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mardi, octobre 02, 2007

DE-RIEN


Vol bas, rasant, lent mais puissant au dessus des steppes résiduelles d’une vie, de ces chemins qui s’épuisent vers l’aléatoire, flanqués de leurs bornes kilométriques en plastique, leur fléchage vers Epinal, leur code de la déroute, voies goudronnées dans la sueur précaire, les blessures de guerre, et pratiquées dans l’ignorance totale des lieux où l’on passe et des espaces qui existent entre deux de ces lieux (et non pas les séparent), n’importe lesquels, vol au dessus des villes statiques, cubiques, et tous les qualificatifs qui se terminent par ce ‘ique’ qui enchaîne la pensée dans les geôles d’une modernité qui se falsifie d’elle-même, villes dont la laideur se répand comme une boue irradiée autour de ses ossements historiques et de ses ossuaires figés sous les plaques de marbre, marécages agglutinant résidences pavillonnaires où s’écoulent les minutes fermées du repos des hippocampes, proscrits dans la salle à manger, désertique et aride, à la recherche d’un sujet de conversage qui émergera sans combat à la surface de tout un chacun comme plus petit rassembleur commun, vol au dessus des villages alourdis par le poids de leur irrémédiable agonie, épargnés dans une certaine mesure de l’urbanisme défigurant, villages où les vieux déjà n’ont plus la force de se rassembler sur la place du dimanche, formant alors dans leur regard épars derrière les fenêtres mal peintes une réponse autant découragée que décourageante à ceux qui cherchent comment faire de vieux os, de vieux zoos, me permettant une dernière fois ce sourire intérieur bien minimal pour un jeu de mot qui ne saurait faire sourire personne, le cas échéant. Le cas échéant ; comme s’il allait taper à la porte, à l’improviste, emmitouflé mais souriant, comme s’il allait tomber du ciel, où rouler au pied d’une falaise, et s’échoir, là, et que ce cas échu me rappellerait alors ce que je m’étais convaincu de faire ou de dire, le cas échéant. Distorsion des mots, inexistence de leur sens, impossible mariage de nos idées avant, pendant ou après.

L’envol du dernier vol, je plonge, disparais, me dissous dans l’intense, captivant, absolu et richissime noir de l’univers, de la nuit sur terre, sous un ciel qui l’inonde pour être enfin réunis, joints, fondus, dans cette couleur opulente qui sacralise dans l’abondance et l’orgie un mélange sans calcul de toutes les couleurs existantes qui s’oublient pour ne plus tirer que vers elle. Limitant au strict minimum le nombre des battements d’ailes, tendant vers le vol continu et non plus les errances par intervalles, je plane en silence, moins par respect de l’ordre des choses que pour ne pas troubler de ma présence ces terres dont la mort s’est annoncée, oeuvrant à me faire distraitement absent, tel un inconnu affamé dans une foule ivre, discrètement absent, tel un plongeur appareillé retenant son souffle au-dessus d’une barrière de corail. Un envol pour le non-ici, un trait de couleur noire sur le fond noir de la nuit, une pure trajectoire rectiligne et silencieuse, invisible à l’œil, nu et sec, le vol insoupçonné d’un corbeau dans le sommeil d’un monde qui n’a jamais vraiment existé, le vol en équilibre muet, le vol vers un demain, ce jour qui sent comme hier, débarrassé pourtant de l’encombrante notion sécurisante de progression, incommodante non par son poids, mais par l’existence de ce relief de sentiment qui s’exprime dans le sourire triste emprunt de mansuétude qu’elle a souvent fait naître en moi, incapable d’avoir envers elle –peur de blesser- l’honnêteté de lui avouer son inutilité, tant tant d’autres non seulement s’y accrochent mais se rassurent également de me voir feindre d’y croire; aller voir au loin, sans crochets ni navigation à l’aveuglette ou lecture dans les étoiles ; un vol dans la non-direction, quand les feux d’artifices urbains se sont éteints, que les pantins qui les allument dorment sans avoir ni eu ni pris le temps de rire ou pleurer; Aller voir au loin, aller au loin, aller loin ; loin. Et puis plus rien. Quand les mots disparaissent enfin, se noircissent, quand la feuille toute entière rentre dans l’encrier.

Un vol liquide, liquéfié, dans un habit de pudeur, d’insignifiance et d’effacement aussi insupportable que le silence déchirant d’un cri que l’on n’a pas émis, comme le bruit sourd inexistant, celui d’un arbre qui se couche, à son heure, dans une forêt, où nulle oreille présente ne peut saisir l’instant. Un claquement de doigt dans un hall de gare, à plus d’heure, dont l’existence sonore à autant de signification pour un distributeur de boissons à proximité que l’une de ses ampoules qui vacille. Devant la gare, une tombe noircie par le vent, le temps, les années, l’oubli, qui ne sait plus qui elle cache, les lettres gravées se sont estompées, certains morts sont plus morts que d’autres ; mais « peut-être » que vivants déjà ils n’existaient pas vraiment. Ce « peut-être », dont la présence ne vient pas signifier le doute, et qui n’est là que pour mimer l’insupportable arrogance de l’ignorance vécue, entretenue et adulée par chacun, le regard posé chaque minute de chaque heure sur nos mains, nos pieds, dans la peur de mourir de n’être rien, ou de mourir en n’étant rien, de quitter la scène en n’ayant rien, et par conséquence inconsciente de se réjouir d’un rien, de parler le plus possible même si l’on ne parle de rien, d’accumuler les satisfactions sexuelles -où le seul plaisir que l’on prend est celui de se voir prendre plaisir- et matérielles -où l’on achète un prix avant l’objet effacé qui traîne derrière lui- pour deux fois rien, de se rêver une vie éternelle dans une descendance qui ne demandait rien, d’errer sur des terres propriétarisées qui ne devraient appartenir à personne –c’est-à-dire à tous-, de refuser l’acceptation d’une vie pendulaire entre douleur et ennui, de respecter ces deux bornes et de se construire en conséquence au lieu de stagner dans un no man’s land chaotique où jamais nul ne prendra forme, de croire en l’illusion à la surface de la pensée dans la manipulation de nos propres mots dont leur caractère amputé, infirme, ne leur permettra jamais d’englober la réalité comme une gorgée de vin sait le faire ; dans un monde où il ne cessera jamais de neiger, sur le paysage et les reliefs de sa représentation tel qu’elle se laisse captée, le flot ininterrompu des inepties hélas pensées puis produites, produits et idées, par cette synergie des êtres qui promeut jour après jour et avec l’assentiment général sa propre bêtise, chacun croyant héroïquement qu’elle est celle des autres.

La métamorphose en corbeau s’arrête enfin, s’arrête ici, ainsi ici maintenant corbeau je suis, une variation, une transformation d’espèce, pour s’élever dans les airs, sans poursuivre le désir de prendre hauteur, altitude, recul ou distance ; une mutation nécessaire, à mon heure, pour porter un regard sur les distances, changer la perspective sans les modifier, rester concentré sur elles, au risque de ne plus finir par ne plus voir qu’elles.

Et si la chance me sourit, naîtra peut-être un jour, très loin, dans la froideur paradisiaque des températures polaires, la découpe de mes ailes sur le fond blanc des côtes. De l’Alaska.

De rien.





[Intra-Muros] [47] et fin

vendredi, septembre 14, 2007

LES-AMIS


Même les amis, vous remarquerez; oh pas les vôtres, du moins pas encore. A moins que page après page vous ne vous soyez lentement sentis et laissés pousser des ailes, au sens que vous voudrez, et que vous aussi ne vous soyez élancés par au delà de la fenêtre. Je vous avouerais que plus les journées passent, intemporelles, loin du tic-tac des aiguilles, des aiguillages du quotidien futile et de ses multitudes de choix pris à la va-vite -qui procèdent tous de la même logique de mise en sécurité de ses propres idées, de l’enrichissement fourmilien de son patrimoine, du jugement ludique, dégradé et constant d’autrui (que ce dernier soit côtoyé de près, de loin, ou inconnu tel ces corps et visages qui émergent de ce canon à électron qui bombarde derrière l’écran, ou encore ces inconnus qui se laissent transcrire par d’autres inconnus sur des colonnes de papier), de cette logique qui œuvre à se créer une raison de vivre illusoire et de s’en faire une raison, celle de s’autoproclamer porteur d’opinion, quelle qu’elle fusse d’ailleurs, puisqu’elle ne vient rassurer que soi en flattant l’ego de ce moi qui l’émet et en le rassurant sur l’utilité de celle-ci dans les fonctionnements devenus irrationnels et dérivants du liant social- plus le calendrier s’effiloche lentement dans la fuite chaque jour plus pressée du soleil de ces fins d’après-midi d’automne, et plus la spontanéité avec laquelle je trouvais mes mots semble se cimenter de manière inexorable, et je sais désormais que le corbeau que je suis devenu est condamné diriez-vous, libéré corrigerais-je, à perdre bientôt une vision du monde dictée par son propre filtre linguistique, opaque et maladroit, inadéquat et bancal, inadapté pour exprimer le si peu qui en vaut la peine, inadapté, en ce sens qu’il crée si souvent des sens eux-mêmes inadaptés là où nombre d’entre eux n’auraient jamais dû apparaître ; interprétable.

Même les amis, ces gens que l’on considère comme tel, qui le deviennent le jour où on les rencontre pour la seconde fois, et auquel on greffera devant et pendant un certain temps l’adjectif ‘nouvel’. Ce certain temps qui dépend des gens, cette amitié qui se définit moins dans le regard honnête sur son apport véritable que dans le binôme qu’elle constitue avec le temps, la durée. La seconde fois, moment ou déjà naît la lassitude d’écouter ; l’intérêt, bien souvent difficile à maintenir quand vous osez afficher chez vous certaines constantes car votre situation ou votre discours ont eux la noble qualité de se maintenir, qualité qui sera jugée comme un immobilisme lassant, un manque de nouveauté signe extérieur d’inintérêt vieillissant. Je ne rencontre plus mes amis pour les divertir, pour les surprendre ; la rencontre n’est pas un divertissement, par essence, elle n’est pas un événement extérieur qui vous tombe dessus et dont vous allez optimiser une certain équation dans laquelle vous ferez le quotient du temps passé par le nombre d’informations neuves. Il m’apparaît clairement que la dernière fois digne d’intérêt pour mes amis de me rencontrer fut celle où je leur apparaissais pour la première fois sous mes attraits de plume; Mais ceux-ci n’étant pas volatiles, leur permanence désormais me condamnait.

La solitude, carburant du voyage.
Un voyage incompréhensible et déraisonné tel qu'il est perçu par tous, famille, amis, dans le silence et les non-dits ; je matérialise leurs propres peurs.

Je trottine dans l’herbe, sur le bord d’une route, qui prend la direction que je me suis fixé pour mon dernier vol.





[Intra-Muros] [46]

lundi, juin 25, 2007

NAPHTA


Jusqu’au goulot des bouteilles, en lieu et place du liège.

Aux premières loges, dès la première lueur, perché sur un monticule d’immondices, un amas de rejets, des rebus par milliers, une montagne de déchets. Ne pas y être enseveli, dans le balai du vent, mes plumes malmenées, étendard endeuillé planté au sommet d’un trône. Le trône. Du royaume de Naphta.

Sur la crête de la décharge, je suis un petit phare noir ridicule observant détaché tous ces restes insensés, -trop nombreux pour sciemment pouvoir donner à leur accumulation sur une étendue si vaste un sens véritablement rassurant sur leur origine, leur raison d’être, la facilité avec laquelle ils sont ainsi reniés, trop colorés pour ne pas manquer de souligner leur inadéquation avec la configuration naturelle des choses, trop précisément calculés dans leurs formes pour ne pas rappeler comme une insulte cette volonté effrénée et effarante de dénigrer aux hasards de la nature, ou à l’inspiration de l’artisan, le droit naturel à l’unicité, trop anodins et médiocres dans leur qualité au toucher sans pour autant, la honte mise de côté, les empêcher de se promouvoir, dans l’ignorance fertile et envahissante qui cancérise les cités, comme l’avènement suprême et ultime aux frontières de la modernité, trop nauséabonds dans leurs effluves au sortir de la production, pour ne pas sourire tristement quand certains vous expliqueront, vantardise convaincue, que cela ‘sent le neuf’- je regarde les ombres de mes pensées battre de l’aile et les écoutent se répondre à elles-mêmes, en ombres chinoises, reflétées dans le silence amorphe, déshumanisé, écervelé, de la paroi blanche et lisse d’une cafetière électrique rebutée, abject objet acté dans le plastique.

Ethylène et Propylène, molécules les plus consommées, enfantées dans le liquide embryonnaire du Naphta par des pères allemand et italien couronnés du prix Nobel de chimie ; Naphta originel, unité de base de la pétrochimie, substance même de la non-substance qu’elle incarne, que l’on en tire, qui nous désincarne. Comme des sangsues assoiffées du sang organiquement mort de la terre, usines et procédés du culte de Naphta remplacent la matière noble et les arts millénaires qui grandirent dans le respect des traditions, du temps qu’il faut au temps pour bien faire, des heures passées sur l’établi qui faisaient du moindre objet une œuvre génétiquement unique, l’expression isolée et sentimentale de celui qui l’a réalisée, une œuvre où chacune de ses pensées se retrouve emprise dans les contours d’un broc, d’une lampe, d’une table de chevet ; le respect des heures passées qui se fait gage de la convergence humaine entre celui qui créée et celui qui recevra, ce lien des heures passées qui crée l’essence de la chose, qui enroule autour de lui dans le silence et pour toujours les risques affrontés et vaincus, les doutes du créateur, la magie des doigts, les blessures parfois, et toujours le plaisir de s’investir pour un autre.

Ars, artis, du plus profond des cavernes de la langue où la flamme de l’expression vacille et cherche son assurance, artisan ou artiste, deux mots écartelés dont les sens un instant, l’espace de quelques siècles anciens alourdis d’armures et d’épées, de royaumes et de châteaux forts, ne firent qu’un.

Jusqu’au goulot des bouteilles,
en lieu et place du liège.





[Intra-Muros] [45]

vendredi, juin 15, 2007

ECHEC


C’était grotesque, vous me direz ; perdu d’avance. Ne prenez pas ça pour du défaitisme de ma part, c’est une manière pour moi de vous faire rentrer dans une sorte de proximité, de camaraderie, qui vous prépare une sortie, qui vous donnera le sentiment de vous rapprocher de moi même si, -mais je hurle à l’idée que tel sera le cas-, cette phrase si banale au premier abord viendra faire en sorte que nous ne puissions jamais être autre que de bons amis. Laissez moi d’abord vous raconter ma rencontre avec lui, au 3ème sous-sol du parking de sa société, grand groupe français qui aligne sur la façade de ses bureaux parisiens les plaques de certains des noms les plus prestigieux de la mode internationale et quelques enseignes de distribution.

Je ne connais pas l’homme, je sais simplement ce qu’il fait. C’est cette vague différence que je fais entre les deux, ce maigre espoir fondé sur la certitude que tout soldat ne tue pas par gaîté de coeur, qu’il arrive un moment ou l’absurde d’une situation prend le pas sur la croyance en ce rôle vital que l’on s’est imaginé y jouer ; cette vague différence qui me laisse souvent, et à tord, l’illusion qu’il existe chez l’autre une place, un interstice où la graine d’une réflexion peut germer, si je l’arrose, même si j’ignore tout du temps qu’il fait à l’intérieur.

Maigres sont les chances pour une idée de suivre son chemin si celle-ci n’est pas bien amenée ; par là, ce n’est pas la structure de la démonstration, la pertinence des exemples, le ton convaincant employé, la probité du cheminement intellectuel dont je veut souligner une quelconque importance ; par là, je souhaite mettre en avant la sincérité de celui qui transmet un message, l’authenticité avec laquelle il se mettra a nu avant d’aborder le fond de sa pensée, le mélange intensément discret d’humilité et de profondeur désintéressée, cette façon d’écouter du regard, cette manière non pas de parler avec ses tripes, mais de parler avec ses os ; et plus loin encore, cette manière de s’effacer et effacer le désir de convaincre, puisque tel n’est pas l’objectif, puisque d’objectif il n’est point, puisque ce mot lui-même n’a pas sa place, n’aurait peut-être jamais dû en avoir, d’ailleurs, ici ou ailleurs. La pluie ne tombe pas pour faire pousser les graines.

Il, sort de sa voiture, l’esprit visiblement dans ses dossiers, absent du présent, catapulté déjà dans les premiers instants d’une réunion qu’il a programmée quelques étages plus haut. Il valide aujourd’hui plusieurs semaines de travail intense, missionné par sa direction, pour centraliser certains services généraux en région parisienne, cure d’amaigrissement salarial un peu partout sur une soixantaine de sites en France, réduction des coûts internes, optimisation des ressources, centrage sur la valeur-ajoutée, suppression de quelques centaines de postes ; je lis dans ses gestes rapides la certitude inattaquable d’être sur la bonne voie, celle de la réussite d’un projet dont il était le chef ; l’excitation à l’idée d’une reconnaissance prochaine par la direction dans une phrase, un sourire, une poignée de main, une hausse de salaire, une prochaine affectation sur une mission encore plus importante pour l’entreprise ; l’autosatisfaction qu’il anticipe déjà de ce que lui percevra chez les autres comme du respect et de l’admiration ; la sécurisation de son plan de carrière, la mise à l’abri financière de sa famille, l’orgueil d’avoir su mettre ses capacités intellectuelles au service de la réussite financière de l’entreprise, le soulagement d’être rassuré sur sa propre place du bon côté de la barrière, la manière dont il pourra briller auprès de ses beaux-parents un prochain dimanche, la joie de partir bientôt pour des vacances méritées à Djerba. A trente-cinq ans, il est convaincu de la nécessaire mutation de sa société dont il veut être un acteur montant.

Il est un univers fermé, sa réalité est une vision conceptuelle et fonctionnelle de l’entreprise, il n’existe aucun pont lui permettant de franchir une barrière qu’il n’a de cesse de consolider. Il est le suicideur des autres, renforce sa perception du monde en lisant les Echos et le Financial Times à bord des avions, saurait même vous attendrir en vous vantant les valeurs du commerce équitable et en vous confiant son rêve de travailler pour une ONG dans une prochaine vie.

Un violent coup de classeur me déloge du rétroviseur, je n’ai même pas eu le temps d’entamer la conversation. Je me dépose une vingtaine de mètres plus loin et le regarde ; à la recherche de maudites traces de griffes, une phrase inaudible et coléreuse accompagne l’examen rapide du rétroviseur de sa belle voiture allemande.





[Intra-Muros] [44]

lundi, juin 04, 2007

SIRENES


Les battements désordonnés du cœur des mouettes, les virages accidentés qui rythmaient leur vol, donnant cette illusion qu’un enfant malsain les télécommandait à distance, armé d’une méchanceté ludique si caractéristique à son âge, que l’on croît disparaître au fur et à mesure qu’il grandit, que l’on retrouvera plus tard jusque dans les faits les plus anodins de sa vie, ce petit goût de vinaigre résiduel dans chaque être humain, si aisément décelable, sans diplôme d’œnologie, chez ceux qui ne cachent plus au combien ils sont aigris.

Les mouettes, gueules ouvertes, tentant désespérées, tels des fantômes insomniaques qui hésitent, essayent puis renoncent à vouloir enfin tout raconter, de rattraper le cri qu’elles viennent tout juste d’expulser, dans la sonorité froide du gris du ciel dont elles ne peuvent ni se détacher ni se montrer propriétaire, existences déposées là dans le hasard des steppes aériennes comme les arbres torturés qui saupoudrent la Sibérie des mêmes ombres accusées, plus rongées encore peut-être de l’intérieur que les coques de ces bateaux sombrés qui tentent de définir, sans oser négocier, la manière dont ils vont bien pouvoir dorénavant trouver leur place.

Comment s’appelle-t-elle, cette douce sirène qui chante dans les vagues insolentes et envoya par le fond drakkars et goélettes, rafiaux et galions, trois mâts et humbles voiliers, navires de guerre et leurs armées, esclaves et marins, pirates et marchands, corsaires et flibustiers, antiques épaves célèbres et oubliées, dans le déchaînement des éléments naturels, des boulets, des torpilles, des avions kamikase.

Comment s’appelle-t-elle, cette douce sirène qui chante dans les vagues indolentes et échoue pour de bon tankers et pétroliers, transporteurs d’hydrocarbures bruts ou raffinés, qui se pâme comme une veuve libérée dans l’écharpe mortuaire qui s’échappe du corbillard, robe de deuil recouvrant toutes les tombes, épargnant, seuls, certains rochers plus élevés qui s’extirpent dans l’effort pour respirer et qui semblent tendre, le regard halluciné, une main vers le ciel pour demander secours au divin.

Comment s’appelle-t-elle, cette douce sirène qui chante aux oreilles des princes du Moyen-Orient, pour qu’ils saignent la terre de son sang d’ébène, arpentant les mers de sable un faucon perché sur le bras, aussi sacré pour eux que l’embonpoint d’opulence et d’orgueil qui les trahit délibérément; qui chante aux oreilles des princes de l’industrie, spécialistes de la transfusion, pour qu’ils éclaboussent les côtes avec le sang froid, le détachement et le sentiment de culpabilité d’un tueur à gages entre deux basses besognes.

Sirènes et naufrages, mouettes & Chandon, le carburant sur leurs plumes est encore plus noir que vous ne le pensez.





[Intra-Muros] [43]

mercredi, mai 30, 2007

TOCSIN


L'éveil, d’une certitude, ce genre de choses sur lesquelles on ne revient pas, la formulation d’une évidence, à force de se répéter, comme un glaçon qui parcourt les artères et les veines, et qui revient périodiquement s’échoir dans le fond du cœur pour se heurter à ses parois, lui arrachant des vibrations et un son étouffé par trop similaire à celui d’une coque heurtant un banc de sable, comme le tocsin brumeux dans un village de haute montagne où à chaque décès c’est presque comme si l’on enterrait la moitié du village ; tocsin qui souligne si bien qu’ainsi va la vie, et que personne ne pourra rien y faire.

Libéré des horizontales, je me transporte de verticale en verticale, je vole de clocher en clocher, des églises où les prêtres n’officient plus qu’une fois par mois, des manoirs clandestins à eux-mêmes, aux bois qui les entourent, aux ronces naturelles et surnaturelles, clôtures et barbelés, qui les empêchent à jamais de revenir au village, pigeonniers abandonnés aux hiboux et aux rats, qui trônent hauts et massifs dans des cours de ferme aux rustines insultantes faites de tôles et de parpaings, où les vieux sont semble-t-il déjà morts plusieurs fois, dans l’indifférence des écrans, à coup sûr bientôt tous plats, cheminées d’usine où plus rien ne s’usine, où le métronome du délire humain s’est arrêté, rouillé, entre deux va-et-vient des godets qui s’inversaient puis déversaient un métal en fusion promis bientôt au laminage, comme tout le reste, comme tous ceux qui restent, tous ceux qui partirent et tous ceux qui partiront demain poursuivre ici ou ailleurs, dans la démesure, l’apprentissage plus très sorcier de l’irréalité sociale.

Je n’ai rien contre les métronomes, bien au contraire ; ils évitent que la musique ne s’emballe, ou que celle-ci ne s’embourbe ; ils permettent surtout que l’œuvre, d’une vie, puisse vibrer d’une même homogénéité, quel que soit l’artiste qui l’exécute, à l’oreille qui l’écoute, assidue ou distraite. En vérité, même sur un tempo « inadapté », on peut, sincère, apprécier la virtuosité de l’interprète ; changer d’adjectif, s’ouvrir et préférer « inattendu ».

C’était avant la suppression des métronomes et la libéralisation du marché des partitions, la généralisation des blanches -qui nécessitent moins d’encre que les noires à l’impression-, la suppression des portées, réduites à une seule ligne, la disparition des armures, trop lourdes à porter, la standardisation des clés, une seule suffisait, puis plus aucune puisque tout le monde savait de laquelle on parlait.

C’était avant que tout ne commence à sonner faux ; c’était malheureusement après que les gens ne puissent plus se rendre compte à quel point ils étaient devenus sourds.

Sourds à lier.





[Intra-Muros] [42]

jeudi, avril 26, 2007

EPAISSEUR


Arc-en-ciel envoûtant dont l’opacité fragile adoucit les couleurs et en fragilise la présence, posé sans effort apparent entre un bosquet échoué, au teint sombre, et la limite convergente de l’horizon, comme l’élément perdu de la voûte d’une gigantesque église romane, et à la réflexion les formes mystiques de ces symboles spirituels érodées par le temps et la science en tirèrent peut-être leur inspiration originelle ; qui se révèle éphémère et inatteignable, proche par la facilité avec laquelle on peut le pointer de l’index, mais loin d’avoir encore jamais été touché par n’importe quel autre doigt, arceau sans épaisseur, en équilibre immobile sur sa tranche, un ruban courbe et coloré, comme un tatouage sur la peau du ciel; comme l’une des portes d’un jeu de croquet, attendant que la lune ne tente de le franchir, tête roulante, tête baissée ; comme un marque-page abandonné au beau milieu d’un pré.

Ici, plus rien pour vous n’aurait d’épaisseur ; pourtant dans le pays des airs, dans ce désert de dunes de courants d’air, où seules parfois quelques feuilles perdues, la fumée des usines et certains de mes congénères révèlent par leur trajectoire toute la richesse invisible de cette mer aux vagues oxygénées, son caractère accidenté et fortuit, ses pentes inopinées, ses collines impromptues, ses dénivelés inattendus qui se chevauchent et s’entrecroisent, au grès desquels dérivent, consistants, fantomatiques et déformés, sereins quant à leur destinée aux visages multiples, les balcons du ciel.

Les ailes déployées, je découvre dans les couches aériennes azurées cette épaisseur que je m’étais tant cachée, que tant ont besoin d'ignorer, qui s’entrebâillait quelquefois dans le silence des non-dits, quand à la marge de cette vie signalisée, je sentais poindre dans certains regards, dans certaines positions incertaines des doigts, le reflet chaotique d’une vérité.

C’était à l’époque où les secondes urgentes de marbre laissaient l’intuition suggérer en moi les prémices balbutiés d’une explication quant à l’existence des poissons volants.

Bien, bien au-delà du simple plaisir de voler.





[Intra-Muros] [41]

vendredi, avril 06, 2007

CORVUS


And the Raven, never flitting, still is sitting, still is sitting
On the pallid bust of Pallas just above my chamber door;
And his eyes have all the seeming of a demon's that is dreaming,
And the lamplight o'er him streaming throws his shadow on the floor;
And my soul from out that shadow that lies floating on the floor
Shall be lifted - nevermore!

Edgar Alan Poe




Je lui tiens la fenêtre ouverte, le regard perdu dans les motifs éteints du rideau défraîchi, soucieux de bien faire, apeuré de faillir ; et si cette scène est unique, elle porte en elle l’incroyable parfum de l’habitude, tel qu’on l’eut retrouvé, à la fin du jour, sur le perron d’un hôtel particulier, dans la posture du cocher ouvrant la porte de la calèche, dans son mutisme circonstancier qui scelle au fil des années l’ordre immuable de la déférence et du respect.

Les ailes déployées, selon une trajectoire dont la discrète maîtrise et l’agile précision viennent caresser les âmes sommeillantes des meubles de la pièce comme pour les anoblir, l’oiseau noir-bleuté se pose alors sur la longue table de la salle à manger, avec la tendresse et la précaution innocentes d’un premier baiser. Soudain promus voyageurs des temps, la pièce et ses occupants les plus anciens, de fer, d’ivoire, de bois ou d’argent, laissent rajeunir leur éclat, faisant ravaler aux acquisitions récentes l’arrogance condamnable de leurs formes industrielles et de leur jeunesse insipide. Gienah Corvi, Tso Hea, Algoral, Minkar, Avis Satyra, sur la table, roulant dans le silence, onze billes de nacre prennent position pour dévoiler, étoiles célestes, la constellation du Corbeau.

Son imposante stature surplombe les étoiles, tel un Dieu bienveillant veillant son univers, en surveillant le destin, anonyme et austère ; son plumage brillant laisse scintiller quelques plumes irisées d’un ton bleu-violet suggérant les couleurs que cachent parfois certaines bouteilles oubliées dans le fond des caves. De longues plumes ébouriffées cerclent sa gorge, formant un arrondi sous son bec long et robuste; ses yeux sombres, presque noirs…

Ses yeux sombres, presque noirs, m’invitèrent au départ, sous le couvert d’une confiance que sciemment je lui accordai tant son regard, profond, ne pouvait qu’inciter un homme à l’allégeance et au don de soi. C’est par la fenêtre qu’ensemble nous sortîmes ; je calquai le rythme de mon premier vol sur ses propres battements d’ailes. Je volais, plongé dans la nuit noire, comme une goutte de sang noyée dans un encrier.






[Intra-Muros] [40]

jeudi, mars 29, 2007

MONUMENT


Il a disparu, se levant aussi maladroitement que lorsqu’il s’était assis près de moi deux heures auparavant, et je ne l’ai jamais revu ; j’ai gardé son écharpe, oubliée sur le porte-bagages au-dessus de nos têtes, le souvenir lointain de ses sourires timidement embarrassés, et son idée, qui s’est faite mienne avec le temps, et tel était peut-être son dessein originel. Peut-être ne suis-je qu’un messager supplémentaire, un passeur de plus, le suivant, convié par le hasard du numéro d’une place de train, à prendre le relais ; car je préfère me présenter les choses ainsi, soucieux de m’éviter de devoir porter le fardeau d’un choix délibéré, motivé de sa part, envers ma personne. Peut-être l’idée était-elle sienne mais avait-il fini par baisser les bras, sans pour autant m’inciter à penser de la sorte ; peut-être en suis-je réduit aujourd’hui à transmettre pour cette même raison ce que lui m’avait transmis ; peut-être suis-je lui. Je n’ai qu’une seule et modeste requête, mineure, envers celui qui d’aventure se laissera séduire comme je le fus par cette idée folle, et qui saura –lui- la faire sortir de terre ; une petite plaque, une épigraphe, « Le grand monument du petit homme inconnu ».

L’accès du site s’effectuerait en empruntant un long chemin ; et cette longueur se justifierait, non pas pour infliger aux visiteurs un effort physique méritoire, ni pour étendre le temps et lui imposer une attente illusoire. Cette longueur se définira d’elle-même, et sa durée sera celle du temps qu’il faut pour effacer avec une gomme tout ce que l’on a fait, dit ou pensé.

Le premier coup d’œil devrait permettre, même à un aveugle, de ressentir le lieu dans sa totalité ; le second, et le troisième ne devraient déroger à cette règle ; à aucun moment le visiteur ne pourrait se perdre dans l’examen contemplatif d’un détail. Nulle frise, nulle enluminure, nulle sculpture, nul travail minutieux d’un artisan, quel que fut son corps de métier. Le lieu s’imposera de lui-même pour n’être vécu que dans sa globalité.

Les formes purifiées introuvables à l’état naturel, même sous la lente érosion des siècles, leur agencement, leur dimension, leur espacement, leur cohésion, engendreraient chez les hommes, comme chez les animaux, cette solitude que ressent la poussière balayée au fond du Grand Canyon, cette langueur inexplicable des vagues sur les côtes de l’Ile de Pâques, cette immobilité brûlante du soleil sur les pans des Pyramides, ce sentiment d’appartenance de chacune des pierres de la muraille de Chine, cette acceptation de la fatalité de l’iceberg dérivant dans l’Antarctique, cet enracinement inébranlable des arbres dans le temple d’Angkor, cette portée mystique des alignements de Stonehenge. Mais en aucun cas le site ne portera d’élément, de symbole, de trace ostentatoire ou suggérée permettant à un futur archéologue, au quatrième millénaire, de dériver vers l’édification infondée d’une explication historique, d’une interprétation religieuse, politique ou d’un simple culte des morts.

Les formes des formes feraient peut-être débat. Mais j’imposerai la spatialité d’un monolithe kubrickien, les volumes obliques dégravitées de Tom Cranham pour la Tyrell Corporation. Quant aux matériaux, ils proviendront, en substance, après analyse de tous ces vestiges qui tendent encore des ponts vers le passé, de ces carrières où les blocs de pierres, si tenaces, peuvent défier l’immortalité, comme le fait parfois la transcendance d’une idée.

Dans le crissement strident du train qui ralentit, l’homme me prit la main, le regard mendiant, puis il me dit : « Cela fait… cela fait si longtemps que rien n’a été construit à la mesure de l’existence. Tous ces gens qui regardent ces monuments anciens, ce nécessaire besoin de se mettre en perspective sur le fil chronologique de l’histoire humaine. Mais jamais encore d’édifice à la mesure de l’invariable, du permanent, de la patience et du présent ; un site sans fonction, sans référence, mais monumental, post-historique. Juste le monument du cours des jours qui passent. »

Juste une petite plaque, une épigraphe, « Le grand monument du petit homme inconnu ».





[Intra-Muros] [39]

dimanche, mars 25, 2007

ARMAND-EST-MORT


Hier, douce chaleur interrogatrice d’un mois de mars de durée enfin stable et identique sur les calendriers, même si ceux-ci ne sont plus imprimés, désormais. J’ai l’impression qu’hier, Armand est mort, et je ne sais même pas si c’est vrai. Ces deux femmes que j’ai croisées devant le Distributeur de Pain Conformément Modifié parlaient de lui à l’imparfait, et je n’ai pas osé leur demander s’il s’agissait de celui que je connais. Aujourd’hui, les pieds gelés dans mes bottes essayent de fuir leur appartenance à un système sensoriel élaboré sur plusieurs millions d’années, un système qui, lui, ne m’appartient que depuis quelques milliers de journées. Alors que je franchis le seuil de la Station Ponctuelle de Simulation Structurante et Sociale, sans vraiment me rendre compte de ce que je fais, le barman salue, rétif, se sert un café : jus onctueux de couleur vert pastel, la chaleur qui s’en dégage est rassurante ; on sert ici des concentrés de glace chaude aux amandes. Après toutes ces réformes.

Le barman a les cordes vocales tranchées, rappel quotidien d’une décision irrémédiable prise un soir d’été soixante-huit de répondre par le silence et de manière définitive aux conversations vides qui l’assaillaient. Ses cheveux sont hirsutes, dans les tons orangés ; il est filiforme, porte une redingote grise, et ses initiales sont tatouées sur le lobe de son oreille gauche. Dans un coin, affalés sur leurs chaises comme deux manteaux de fourrure oubliés à la fin d’une soirée, deux docteurs en Psychanalyse Urbaine théorisent sur la virtualité de se cracher au visage, accordant leurs désaccords à force de noms d’oiseaux, passereaux, corbeaux, de manière si vivante et emportée que n’importe qui ici, soit le barman et moi, finirait par croire qu’ils se sont réellement projetés l’un à l’autre leur salive au visage. Mais ils se tournent le dos, et leurs mots se déploient au dessus de leur tête pour combattre à force d’esquives, d’amplitude sonore, de rires moqueurs, sous le haut commandement d’une confiance imbue et aveugle en leur propre vérité.

Une ombre d’air froid se précipite puis disparaît, annonçant l’arrivée d’un nouvel Elément au « Café de l’Image Innée ». Se traînant sur ses pattes avants, se tractant, rayant le plancher, émettant un son rauque comme celui d’un chien qu’on aurait emmuré, effrayante et pourtant capable d’extirper de la pitié aux regards qui la suivent, soit le barman et moi, une gargouille tente de rejoindre le pied du comptoir, l’arrière-train pris dans quelques briques encore cimentées qui refusent de se désolidariser. La chute qu’elle vient de subir, à moins qu’elle n’ait tenté et réussi à s’évader, se laisse deviner terrible et douloureuse, comme à chaque fois que l’on tombe de haut, d’une église, d’un toit, d’un petit édifice enfoui en soi.

Il faudrait que quelqu’un la soulève pour la poser sur le bar. Soit le barman, soit moi ; nos regards se croisent, dans le miroir, entre les bouteilles de whisky. J’ai maigri.




[Intra-Muros] [38]

vendredi, mars 16, 2007

GRANDS-MOULINS


Avec le respect que l’on doit à une bête de somme qui travailla dans l’abnégation à sa mission puis qui, finalement abandonnée sans somation, finit lentement par se fondre dans le paysage et, sans tituber, s’arrêta de bouger un matin aussi anodin qu’un autre, pour pourrir alors sur pied, laissant vers et morsures infatigables du temps qui passe la ronger jusqu’à l’os ; qui continue, au moment où je vous en parle, de se tenir debout, immobile, endormie dans le renoncement et l’inutilité, laissant admirer ses côtes, ses poutres et ses flancs appauvris comme ces squelettes effrayants qui pendent à côté du tableau dans les classes de sciences naturelles et les facultés de médecine.

Avec ce sentiment insolite et quasi-mystique qui accompagne la découverte de la carcasse d’un dinosaure, dans son intégralité, et dont la taille gigantesque, le volume imposant le rendent presque plus vivant encore que lorsqu’il était encore vivant ; l’observer en tournant lentement la tête, le soleil en contre-jour, et tenter d’en discerner les différentes parties, leurs fonctions oubliées, se rapprocher de la bête qui s’impose au panorama de toute son unité obsolète, fenêtres décharnées, carreaux absents ou brisés, comme des dents qui se déchaussent dans la clarté impudique d’un caveau à ciel ouvert.

Avec cette peur de croiser dans la rue un ancien, qui conserverait sur son visage des stigmates évoquant l’état de conservation du bâtiment, les yeux opaques, la peau desséchée et craquelée du crâne, le visage creusé, tellement creusé que vous y liriez sur les os apparents des mâchoires les peintures rupestres laissées par les jeunes des environs sur les murs efflanqués qui soutiennent encore un peu l’édifice.

Avec la tristesse des 14 juillet, quand nul ne vient déposer de gerbes de fleurs au pied du monument de la mort industrielle, à Marquette. Pas de défilé, hormis celui éventuel des nuages dans le ciel qui laissent traîner leur ombre sur les silos et la minoterie. Pas de musique pour les escorter, si ce n’est celle des cris aigus et des battements d’ailes des mouettes qui jouent entre les péniches croisant sur la Deûle.

Et je me sens aussi inutile et déplacé que Don Quichotte, au pied des Grands Moulins de Paris.



[Intra-Muros] [37]
Mes photos des Grands Moulins de Paris à Marquette (59), ICI

vendredi, mars 09, 2007

BRITISH-MUSEUM


L’image passe, comme un bus à deux étages, devant mes yeux, mais –elle- je la retiens, je la recentre en moi, l’empêchant de se fondre dans le flou du présent perdu. Depuis le trottoir, sur Great Russell Street, j’affirme avoir vu, sur la chaussée, une pirogue avec à son bord des loups. Deux, trois, peut-être beaucoup plus, et je vous laisse me les compter. Leur poil était rasé très court, à la manière des lévriers afghans, et leurs gueules ouvertes baillaient en silence. L’écoulement de la rivière remplaçait celui des voitures. J’ai presque failli ne rien remarquer ; et me voilà désormais à pouvoir affirmer avec assurance les avoir bel et bien aperçus. N’y voyez là ni vantardise, ni solitude désabusée ; cette vision m’appartient ; peut-être la peindrai-je un jour.

A dire vrai, j’ai moins d’assurance à vous certifier l’exactitude du nom de la rue ; il en va de même pour l’instant précis auquel cela m’est réellement arrivé. Quant à me rappeler si cette vision m’a traversé l’esprit avant d’entrer au British Museum, ou après… J’ignore également si ce détail a son importance. Je vous laisse me manipuler et tisser les liens que vous voudrez.

Et puis tout cela n’a aucune importance ; je laisse infuser mes chaussures sur les rives du trottoir, pendant que les loups rient en silence ; ils se moquent bien de considérer comme moi que les musées ne se lassent, imbus d’eux-mêmes, de laisser admirer le contenu de leurs entrailles, même aux yeux mêmes de ceux qu’ils dépouillèrent un jour au son du canon, rassemblant impunément les butins et vestiges des vols, saccages et pillages des escrocs militaires d’antan ou financiers d’aujourd’hui. Egypte, Grèce antique, Italie romaine, Inde, Cambodge, Vietnam, Thaïlande, Afrique, Amériques. Vos propres entrailles, votre propre mémoire.

Je vais faire pareil ce soir, fracasser les portes de mes voisins de palier, me servir au hasard de mes étonnements, et puis j’ouvrirai une galerie dans la vieille ville pour y présenter les pièces les plus parlantes de mon expédition nocturne ; des gens du monde entier viendront admirer les traces de ces gens, je disposerai une urne pour les dons, car il faut que je m’équipe d’un nouveau pied de biche ; j’aurai également enrôlé de force la petite du 513 pour faire le ménage dans la galerie. De nuit, bien évidemment, avec des chaînes au pied.

Assis sur un banc de Hyde Parc, un vieil homme s’appuie des deux mains sur sa canne, centrée entre ses jambes serrées. Je ne me souviendrai jamais que de son profil, en contre-jour, et du code barre usé, resté collé sur le manche de la canne depuis toujours. Mon British Museum à moi.


[Intra-Muros] [36]

lundi, janvier 29, 2007

REPONSE


Vents diurnes, quels que soient les noms que d'autres ont pu leur donner, peu importe, assurément, charme des sonorités dont ils sont ainsi gratifiés, charme des euphonies naturelles qu’ils nous rendent, avec plus ou moins d’intensité, selon les éléments du décor, réels ou imaginés, et qui sont autant d'invitations au voyage, même si ces virées ne se passent qu’à l'intérieur, le plus simplement du monde.

Perles de marées, qui de leur violence maculée d’innocence éclaboussent pitons, falaises et baies, qui ignorent tout du plaisir que l'on peut tirer à les regarder, qui ignorent tout de ce rapt sybaritique flagrant d’inexactitude qui s’avoue sur tous les clichés ramenés de ce rendez-vous manqué, qui ignorent ce qu'est même un regard, qui ignorent même jusqu'à leur propre existence, essence et spontanéité, qui ignorent se donner, qui donnent tout et ignorent de demander.

Nuits étoilées dans l'infini silence qui se dénude, chaleur de l'été qui reviendra bientôt, qui assèche les larmes, qui fait soupirer l'asphalte des routes, vision binaire des choses, des gens, construction tertiaire du temps qui passe, cycle quaternaire des saisons, battement solitaire de mon cœur, dans le vent de la plage, la nuit, l'été.

Appréhension totale ou partielle, de ces milliers de nuances qui enrichissent le gris, de toutes ces feuilles qui frémissent sur un arbre, que certains amalgament, qui sont toutes un cas particulier ; un arbre confia un jour être autant de fois qu'il est de feuilles.

Sur un coin de table, attendant la poussière, posées, des questions sans réponse que personne ne se pose, belles et inconnues, d’autres que personne ne devrait poser, rutilantes et inutiles, d’autres encore que seules les personnes se posent, éternelles et infructueuses.

Ne plus répondre de rien, hormis de l’authenticité irrémédiable et inaltérée du toucher de mes deux mains endormies sur le bois de la table.




[Intra-Muros] [35]

mercredi, janvier 10, 2007

FAUTEUIL


Je m'essaye à la mélancolie du présent, la nostalgie de ma vie d’aujourd’hui, dont je me sépare volontaire, sans tambour ni trompettes, au rythme de jours qui sont désormais comptés, et j’anticipe ces moments futurs où quelqu’un d’autre viendra me les conter, avec le regard neuf et incomplet, étrangement distant et caricatural de son œil extérieur, myope, que je pardonne déjà. Car un inconnu, aigle ou vautour, viendra sans aucun doute me demander des comptes, par soif de détails ignorés, ou lors d’une simple inquisition intellectuelle, visite inutile dans les ruines de mon futur passé que je prépare. Maintenant.

Je m’essaye comme vous essaieriez un fauteuil encore neuf et fraîchement déballé, à ceci près que l’exercice auquel je me livre consiste à l’imaginer vétuste, défraîchi, décati et usé, branlant dans un coin mal éclairé du hangar d’un brocanteur. Que me restera-t-il des sensations de cette vie qui va s’estomper, comment revivrai-je parfois en pensées le souvenir du confort de l’assise que j’avais aujourd’hui, comment reverrais-je la place du fauteuil dans la salle à manger, le soulagement, l’apaisement et la tranquillité qu’il apportait également aux autres que moi. Car tout le drame d’une vie est là, peut-être, dans l’asservissement unilatéral du fauteuil que je suis, fus et serais toujours, incapable de tirer le moindre confort de son propre confort, incapable de ne tirer comme autre réconfort que le confort de celles et ceux qui s’assoupissent entre ses bras. Existe-t-il, ce quelqu’un qui aura la présence d’esprit de me soustraire au monde, ne fut-ce qu’un court instant, pour une réfection de circonstance, une restauration, en substance ?

Tendue, ma peau, comme le velours clouté sur le squelette en bois d’un Voltaire.




[Intra-Muros] [34]

jeudi, janvier 04, 2007

AVANT-D-OUBLIER


Garée, une Mercedes noire sur la ligne réservée aux taxis, chaussée de droite quand vous descendez les Champs-Elysées. Lourds sont les gardes du corps qui s'en extraient, suivis aussitôt par la légèreté de deux filles jeunes et moulées dans leur jeans, brunes et cheveux bouclés au vent du Moyen-Orient, qui trottinent et s'agrippent bientôt au bras de deux hommes dans la force de l'âge qui effectuaient la descente depuis la Place de l’Etoile, à pied; elles viennent les illuminer comme les guirlandes sur les arbres de l'avenue. Heureuse, une grand-mère assise au théâtre Mouffetard, qui tourne fréquemment la tête vers sa petite fille assise à côté d'elle pour lui sourire tout au long du spectacle, peut-être pour stimuler l'intérêt de la petite pour les Fables de La Fontaine, à moins que ce ne soit pour se confirmer que la petite prend autant de plaisir qu'elle, ou pour se rassurer que le bonheur qu'elle souhaitait lui offrir est apprécié à la valeur qu'elle en attendait, ou pour tirer son propre bonheur du bonheur de la petite. Songeur et patient, mon père assis dans un siège en cuir, à la sortie de la salle des espèces disparues ou en voie de disparition du Musée d'Histoire Naturelle, ignorant tout de ma récente fascination pour le Couagga dont le dernier spécimen se serait éteint en 1883 au zoo d'Amsterdam. Ecoutante, une jeune stagiaire métisse à qui le chef de salle explique la répartition des tâches de l'équipe du petit déjeuner au Novotel Montparnasse. Endormie, une femme assise sur ses genoux au pied d'un escalier d'une station de métro, le bras au sol tenant un gobelet vide. Vives, quatre femmes d'origine russe au sommet de l'Arc de Triomphe, discutant entre elles d'un sujet que ni vous, ni moi, ni les soldats morts ne connaîtrons jamais. Absent, un couple d'adolescents qui s'embrasse dans le sous sol du Musée de la Magie, alors que j'écoute un résumé de la vie de Jean-Eugène Robert-Houdin depuis le début et jusqu'à sa fin. Soucieux, un petit vieux rondouillard cherchant du regard ses lunettes qui viennent de tomber sur le sol du restaurant alors qu'il se rendait aux toilettes; le serveur de lui confirmer à voix haute qu'elles sont cassées; des morceaux de verres, épars, traînent à leurs pieds. Souriante, cette fille en K-way étonnée de ma réponse décontractée face à sa tentative réussie de m'alléger d'une cigarette.

Deux jours à Paris, la tour Eiffel est magnifique, sa robe miroite et son œil de cyclope balaye le ciel de la capitale dans la nuit. Saura-t-elle me dire, enfin, s’il est important que certaines choses aient de l'importance ?




[Intra-Muros] [33]

lundi, décembre 18, 2006

MEDITATION


Si l’endroit vous importe autant que cela, alors je ne vous cacherai pas plus longtemps que l’inaction se situe dans le nord de la Thaïlande, à l’ouest de Chiang Mai. Des collines, un temple, quelques bonzes ; des novices, une grotte, quelques chevaux. Tout ici est réfléchi, depuis la manière dont la plus petite toile d’araignée fut tissée, jusqu’à la posture d’allégeance au vent des feuilles dans les arbres ; depuis l’angle respectueux avec lequel les flaques d’eau réverbèrent les rayons du soleil et où semblent se prolonger, en profondeur, les songes et les pensées d’une nature luxuriante au pied de laquelle elles se prosternent.

Si l’époque vous importe autant que cela, je vous dirai qu’elle se situe dans le présent, à leur époque, car même si celle-ci coïncide avec la notre, il y a fort à parier qu’ils ne sauraient s’intéresser à ce qui semble vous importer autant ; et l’eussent-ils néanmoins fait, dans un élan d’allégeance rappelant pour eux seuls la posture des feuilles dans les arbres, c’est probablement imperturbables devant nos vêtements impossibles et nos pensées ancestrales qu’ils nous renverraient souriant notre image, comme ces flaques qui réverbèrent les rayons du soleil dans les yeux.

Si le moment opportun vous importe quelque peu, je vous conseillerai sans hésiter de vous y rendre la nuit, et de vous asseoir là où vous vous sentirez le mieux ; les bonzes auront les yeux ouverts vers les étoiles, tentant de les y imprimer pour les y faire briller encore dans la lumière du jour qui vient ; les araignées tisseront leur toile, patientes d’y piéger une étoile filante avant la première heure du matin ; les flaques, elles, guideront la dérive des étoiles jusqu’au lendemain, attendant peut-être qu’avec la pluie l’une d’elle s’y projette et s’y noie.

Dans le silence des collines, certains animaux, que d’autres s’imaginent éteints depuis plusieurs siècles ou aveugles de naissance, savent encore comment faire pour observer, de derrière une toile d’araignée, le reflet des yeux d’un bonze dans une flaque de pleine nuit.

Si quelque chose vous importe encore, c’est peut-être que je vous donne les coordonnées polaires du lieu ; peut-être aurais-je du commencer par ça. Vous serez surpris, et n’en reviendrez peut-être pas. C’est mon cas, parfois, quand je me rends compte que je ne sais même plus d’où je vous écris. Comme quoi.




[Intra-Muros] [32]

lundi, décembre 11, 2006

ROUGE-FLAMENCO


D’objets, tant d’objets, qui sécrètent tant de romans silencieux et impubliables, qui emprisonnent tant de passés affectueux ou désaffectés, s’enrichissent de tant d’émotions intimes et sacrées qui tentent parfois de fuguer, incontrôlées, entre le mutisme des yeux et le tremblement des mains de celles et ceux qui les ont chéris, transmis, de mains en mains.

Je n’ai jamais vu le vase rouge dont tu me parlais ce matin, et pourtant, lui, me parle. Le vibrato dans ta voix, expression d’une détresse et d’un abandon infini que tu ressens mais n’oses avouer en m’en parlant. Je ne sais de quel rouge tu me parles, mais je le devine profond de la chaleur et de l’éclat qu’il a sûrement enfouis nostalgiquement au fond de lui quand tu l’as ramené d’Espagne ; un rouge ‘flamenco’, une couleur intense et passionnée, sombre et rayonnante à la fois, ultime. Un vase qui saurait se souvenir des doigts de l’artiste qui le créa, des longues heures qu’ils passèrent à caresser ses rondeurs en faisant varier leur pression, attendant l’instant sublime et éphémère qui marie le plaisir visuel de la forme qui émerge, avec la sensation de cette femme, connue de l’artiste seul, et dont ce dernier trouve subitement et d’instinct l’écho dans ses mains.

Dans une petite rue habillée de tourniquets de cartes postales, de petites filles la glace à la main, de volets à demi-clos s’endormant sur le bâillement des portes, raisonnante du bruit des sandales qui tentent de tirer de son sommeil un nuage imperceptible égaré dans le ciel du bleu, j’imagine le vase sur l’étagère d’un petit magasin, qui s’alourdit un peu plus chaque jour du regard de ceux qui le découvrent, le désirent, le placent et le déplacent, le prennent quelques instants et l’exilent un peu chez eux dans l’anonymat de leur imagination. Ton sourire en le voyant, sa peau, tes doigts, l’envie puis l’adoption.

Cela fait six ou huit saisons que le vase est revenu d’Espagne dans tes bagages. Tu déposes depuis sur lui tes yeux et tes empreintes, il est le témoin involontaire et discret de tes jours. Ton confident peut-être, un ami neutre qui te rappelle, sans se faire ni précieux ni solennel, certains jours heureux. Peut-être te connait-il mieux que moi. Mieux que n’importe qui, peut-être. Mieux que celui avec qui tu l’avais déniché, et qui ne souhaite pas non plus s’en séparer, maintenant que tu pars ; qui ne veut pas se rendre compte combien, par sa présence, ce vase sera un fardeau.

Car ce vase ne voyagera plus jamais, tant la lourdeur que lui seul peut lire sur ton cœur ces jours derniers l’empêchera désormais de danser.




[Intra-Muros] [31]

mardi, décembre 05, 2006

L'ARMEE-DE-LA-NUIT

Je me tourne et me retourne dans le lit, ce nid carré que l’on dessinera sur mesure, à la démesure de nos rêves de vie éperdue, portée par mon souffle et inspirée de ton regard, sans commune mesure avec la petitesse et l’étroitesse blêmes et blafardes communément acceptées et qui s’écoule au long des jours de mascarade, où se noient névrosées des envies non-affranchies dont on feint d’ignorer la déception que l’on en retire à postériori, où chavirent désabusées des réflexions préméditées dont la dernière que l’on a croisée viendra nourrir le feu de la prochaine conversation, où s’éperonnent fiévreusement des pensées rétrécies par l’égo des autres et le renoncement à juger bon de leur faire entendre d’autres sons ; dans ce dédale où des automates absents, promenant leurs animaux et leurs véhicules domestiques, soignent leur esthétique, vagabondent sur la voie publique et dans nos ruelles intérieures, hagardes, emplies de sonorités étouffantes, d’images persistantes et d’opinions décharnées qui mènent, une peur inavouable au ventre, vers une fin cousue de fils blancs.

La chaleur de ton instinct s’est dissipée un peu, tu dors tranquillement, ta respiration rythme sournoisement le temps qui s’évapore et qui transporte bien loin avec lui toutes les contraintes d’aujourd’hui. Ce nid douillet, les oreillers moelleux et caressants, le duvet gorgé de plumes, et ton corps, beau. Je me lève, nu, et mes pieds s’enfoncent dans la glaise humide du champ de mes pensées. C’est une aurore lancinante, teintée de brume fantomatique qui tantôt survole, tantôt câline la terre, froide et austère, quelques bosquets se devinent lentement, sans pour autant laisser préjuger de la suite. J’imaginerais volontiers le bruit d’un ancien pistolet, l’odeur de la poudre, la chute étouffée d’un corps qui s’affaisse sur le sol mouillé. Il règne en moi l’angoisse dramatique qui prend l’observateur à la gorge quand un destin se scelle sous ses yeux.

S’alignant à perte de vue devant moi, les errances capricieuses de la brume les rendant semblables à des charbons brûlants dont la pluie exhalerait les derniers souffles, têtes de corbeaux surmontant des corps d’hommes, tout vêtu de noir et régulièrement espacés, l’Armée de la Nuit me fait face, immobile. A bien y regarder, certaines lignes sont édentées, des vêtements traînent sur le sol, des claquements d’ailes et des croassements crèvent le silence et la brume, comme les cris des nouveau-nés. Je ramasse une chemise, un pantalon, les enfile. J’en prends également un jeu pour toi. Je suis transi par le froid et brulé par l’envie de me mettre à courir, de faire souffrir mes muscles, dans la douleur et dans la sensation d’une joie que j’ai du mal à comprendre, une euphorie que mon enveloppe corporelle a bien du mal à contenir. Je me sens pousser des ailes. En quelque sorte. Nul doute que c’est effectivement ce qui est en train de se passer.

La brume dissipée,
le champ libre,
à la première éclaircie,
j’essayai de voler.
J’échouai.


[Intra-Muros] [30]

mardi, novembre 28, 2006

AU-BORD-DE-LA-MARE


J'ai repéré le phénomène pour la première fois au bord de la mare qui somnole, bordée de lupins, au fond de la prairie de l'un de mes voisins. Un banc sur lequel j'imitais la mare; un livre posé sur mes genoux, la vue qui baisse lentement, une chaleur léthargique qui me prenait en douceur, les sillons de quelques carpes frôlant la surface de l'eau. Je n'irai pas jusqu'à dire que je fus le premier à être témoin des premiers symptômes de l'Exil; nul ne sait vraiment quand tout cela a commencé, ni même si, à l'heure qu'il est, tout est terminé.

Les premiers sifflements n'éveillèrent en moi aucune réaction, n’ayant pas pris d’abord pleinement conscience de ce qui se passait; il faut parfois plus de temps qu'il n'en faut pour se rendre à l'évidence. C'est l'intensité des sifflements, leur multiplication qui me ramenèrent là où j'avais toujours été, au bord de la mare: un par un, puis par paquets, les roseaux s'arrachaient à la tourbe et décollaient comme des flèches tirées du fond de l'eau, dans des trajectoires fièrement rectilignes, montant vers le ciel comme les fusées d'un feu d'artifice, pour disparaître hors de ma vue, laissant retomber derrière eux une pluie fine de gouttes maronnées, désordonnée et aléatoire, qui me tacha le nez, la chemise, la couverture du livre. Les roseaux s'étaient fait la belle, avaient mis les voiles, cap vers les étoiles, dans l'indifférence affichée des carpes qui semblaient fixer leur regard sur un seul et même centre d'intérêt désormais: mes sourcils. Froncés.

Dans les heures qui suivirent, le craquement déchirant des racines m'annonça le départ des arbres du jardin, et je regardais par la fenêtre leur mise sur orbite, plus pour le charme magistral et la puissance insensée qui se dégageait de leur décollage, que pour tenter de trouver la moindre esquisse de réponse à un phénomène auquel j'avais déjà imaginé différents noms; exode végétal, déverticalisme des espaces verts, épilation volontaire de la terre nationale.

Il ne fut bientôt plus question de repérer quoi que ce soit, tant le paysage nouveau s'imposait de lui même: le monde perdait en dimension, en perspective, en hauteur, et sur les visages de tout un chacun, le même regard interrogateur, et le même embarras à pouvoir ne serait-ce que formuler clairement l'interrogation qui justifierait les trais lisibles sur les visages.

Les décollages continuèrent bon train, les poteaux de support des caténaires s'envolaient, emmenant les câblages électriques, entiers ou sectionnés, vers le ciel, tissant d’immenses toiles d’araignées où venaient se perdre les longs courriers qui passaient par là; les rues et les trottoirs se voyaient dégrafés de leurs poteaux électriques et téléphoniques, de béton, de bois, ou métalliques, baguettes chinoises semblant traîner derrière elles des poignées de cheveux libérés. Même les colonnes Morris nous quittèrent, avec les éclairages publics, ceux des stades, et les réverbères.

Comme toujours c’est quand l’automne est arrivé, que ce fut vraiment simple et beau à regarder ; les milliers de feuilles de ces milliards d’arbres se détachèrent là-haut, et miroitant dans les rayons solaires, tournant sur elles mêmes et semblant voguer là où bon leur semblait, redescendirent sur terre, lentes et vagabondes, libérant l’imagination et faisant de chacun le peintre d’un sentiment que les média appelèrent la danse de l’immortalité. Ce fut la première fois -pour moi- qu’ils évoquaient l’événement avec un peu de réalisme.

Je reconstruis en moi souvent cette histoire avant de prendre l’avion. C’est je crois la seule histoire qui me permette de trouver un sens aux déracinements successifs qui m’ont finalement amenés au bord de la mare.

Que je vais devoir bientôt quitter.



[Intra-Muros] [29]

mardi, octobre 31, 2006

POESIES-NOCTURNES


L'étrange faculté qu'ont tes lèvres d'effacer autour de moi les murs, le lit, les draps. Dans la pénombre de la chambre 'Violette', quand la maison s'endort sur nous, que la chaleur de ton corps s'accoude à l'immensité du don que tu souhaites m'en faire, je ressens la caresse calme et illimitée d'un souffle de vent qui, porteur d'un air maritime épuré, enroberait le rapprochement silencieux et inéluctable de deux îles. Préméditées. Le son nacré de ta voix, les mots subtils qui s'en échappent, qui achèvent leur formation dans un chuchotement si faible qu'il leur permet à peine de se glisser dans mon oreille. Les poèmes de Baudelaire, 'la mort des amants', l'intimité de tes sons, de ta respiration, du frottement de ta peau sur la mienne; l'intime conviction que seule l'approche de la mort pourra m'ouvrir à la vérité qui se cache derrière le bouleversement d'avoir été. Avec toi.

Ces perles de sueur qui s'échappent de moi, qui glissent sur ma peau, qui franchissent les espaces pour continuer leur voyage sur toi. Ces perles de mots qui voyagent dans les livres, sur les pages tant tournées, dans ta mémoire qui les retient par cœur, comme ton cœur qui les retient et me les livre entre deux baisers. Encore un peu sages. Ces perles de temps passées avec toi, à nous surprendre, à nous apprendre, du fond du cœur, à nous effrayer d'être si exactement soi.

Dans l'infinie solitude de la vie, que je regarde de face, tu es cet arbre rare, au milieu de la plaine, qui accroche à ses branches mon regard, mes espoirs, même si le vent tombe, même quand la nuit est noire.

Tu pousses en moi, tes racines tressent les miennes.
Je voudrais tout planter, t'emmener vivre à Sienne.
Qu'à ma vie, infiniment, tu tiennes.
Quoi qu'il advienne.


[Intra-Muros] [28]