L’envol du dernier vol, je plonge, disparais, me dissous dans l’intense, captivant, absolu et richissime noir de l’univers, de la nuit sur terre, sous un ciel qui l’inonde pour être enfin réunis, joints, fondus, dans cette couleur opulente qui sacralise dans l’abondance et l’orgie un mélange sans calcul de toutes les couleurs existantes qui s’oublient pour ne plus tirer que vers elle. Limitant au strict minimum le nombre des battements d’ailes, tendant vers le vol continu et non plus les errances par intervalles, je plane en silence, moins par respect de l’ordre des choses que pour ne pas troubler de ma présence ces terres dont la mort s’est annoncée, oeuvrant à me faire distraitement absent, tel un inconnu affamé dans une foule ivre, discrètement absent, tel un plongeur appareillé retenant son souffle au-dessus d’une barrière de corail. Un envol pour le non-ici, un trait de couleur noire sur le fond noir de la nuit, une pure trajectoire rectiligne et silencieuse, invisible à l’œil, nu et sec, le vol insoupçonné d’un corbeau dans le sommeil d’un monde qui n’a jamais vraiment existé, le vol en équilibre muet, le vol vers un demain, ce jour qui sent comme hier, débarrassé pourtant de l’encombrante notion sécurisante de progression, incommodante non par son poids, mais par l’existence de ce relief de sentiment qui s’exprime dans le sourire triste emprunt de mansuétude qu’elle a souvent fait naître en moi, incapable d’avoir envers elle –peur de blesser- l’honnêteté de lui avouer son inutilité, tant tant d’autres non seulement s’y accrochent mais se rassurent également de me voir feindre d’y croire; aller voir au loin, sans crochets ni navigation à l’aveuglette ou lecture dans les étoiles ; un vol dans la non-direction, quand les feux d’artifices urbains se sont éteints, que les pantins qui les allument dorment sans avoir ni eu ni pris le temps de rire ou pleurer; Aller voir au loin, aller au loin, aller loin ; loin. Et puis plus rien. Quand les mots disparaissent enfin, se noircissent, quand la feuille toute entière rentre dans l’encrier.
Un vol liquide, liquéfié, dans un habit de pudeur, d’insignifiance et d’effacement aussi insupportable que le silence déchirant d’un cri que l’on n’a pas émis, comme le bruit sourd inexistant, celui d’un arbre qui se couche, à son heure, dans une forêt, où nulle oreille présente ne peut saisir l’instant. Un claquement de doigt dans un hall de gare, à plus d’heure, dont l’existence sonore à autant de signification pour un distributeur de boissons à proximité que l’une de ses ampoules qui vacille. Devant la gare, une tombe noircie par le vent, le temps, les années, l’oubli, qui ne sait plus qui elle cache, les lettres gravées se sont estompées, certains morts sont plus morts que d’autres ; mais « peut-être » que vivants déjà ils n’existaient pas vraiment. Ce « peut-être », dont la présence ne vient pas signifier le doute, et qui n’est là que pour mimer l’insupportable arrogance de l’ignorance vécue, entretenue et adulée par chacun, le regard posé chaque minute de chaque heure sur nos mains, nos pieds, dans la peur de mourir de n’être rien, ou de mourir en n’étant rien, de quitter la scène en n’ayant rien, et par conséquence inconsciente de se réjouir d’un rien, de parler le plus possible même si l’on ne parle de rien, d’accumuler les satisfactions sexuelles -où le seul plaisir que l’on prend est celui de se voir prendre plaisir- et matérielles -où l’on achète un prix avant l’objet effacé qui traîne derrière lui- pour deux fois rien, de se rêver une vie éternelle dans une descendance qui ne demandait rien, d’errer sur des terres propriétarisées qui ne devraient appartenir à personne –c’est-à-dire à tous-, de refuser l’acceptation d’une vie pendulaire entre douleur et ennui, de respecter ces deux bornes et de se construire en conséquence au lieu de stagner dans un no man’s land chaotique où jamais nul ne prendra forme, de croire en l’illusion à la surface de la pensée dans la manipulation de nos propres mots dont leur caractère amputé, infirme, ne leur permettra jamais d’englober la réalité comme une gorgée de vin sait le faire ; dans un monde où il ne cessera jamais de neiger, sur le paysage et les reliefs de sa représentation tel qu’elle se laisse captée, le flot ininterrompu des inepties hélas pensées puis produites, produits et idées, par cette synergie des êtres qui promeut jour après jour et avec l’assentiment général sa propre bêtise, chacun croyant héroïquement qu’elle est celle des autres.
La métamorphose en corbeau s’arrête enfin, s’arrête ici, ainsi ici maintenant corbeau je suis, une variation, une transformation d’espèce, pour s’élever dans les airs, sans poursuivre le désir de prendre hauteur, altitude, recul ou distance ; une mutation nécessaire, à mon heure, pour porter un regard sur les distances, changer la perspective sans les modifier, rester concentré sur elles, au risque de ne plus finir par ne plus voir qu’elles.
Et si la chance me sourit, naîtra peut-être un jour, très loin, dans la froideur paradisiaque des températures polaires, la découpe de mes ailes sur le fond blanc des côtes. De l’Alaska.
De rien.



















