lundi, octobre 15, 2007

EXTRA

Ken Ishii, Extra, 1995




mardi, octobre 02, 2007

DE-RIEN


Vol bas, rasant, lent mais puissant au dessus des steppes résiduelles d’une vie, de ces chemins qui s’épuisent vers l’aléatoire, flanqués de leurs bornes kilométriques en plastique, leur fléchage vers Epinal, leur code de la déroute, voies goudronnées dans la sueur précaire, les blessures de guerre, et pratiquées dans l’ignorance totale des lieux où l’on passe et des espaces qui existent entre deux de ces lieux (et non pas les séparent), n’importe lesquels, vol au dessus des villes statiques, cubiques, et tous les qualificatifs qui se terminent par ce ‘ique’ qui enchaîne la pensée dans les geôles d’une modernité qui se falsifie d’elle-même, villes dont la laideur se répand comme une boue irradiée autour de ses ossements historiques et de ses ossuaires figés sous les plaques de marbre, marécages agglutinant résidences pavillonnaires où s’écoulent les minutes fermées du repos des hippocampes, proscrits dans la salle à manger, désertique et aride, à la recherche d’un sujet de conversage qui émergera sans combat à la surface de tout un chacun comme plus petit rassembleur commun, vol au dessus des villages alourdis par le poids de leur irrémédiable agonie, épargnés dans une certaine mesure de l’urbanisme défigurant, villages où les vieux déjà n’ont plus la force de se rassembler sur la place du dimanche, formant alors dans leur regard épars derrière les fenêtres mal peintes une réponse autant découragée que décourageante à ceux qui cherchent comment faire de vieux os, de vieux zoos, me permettant une dernière fois ce sourire intérieur bien minimal pour un jeu de mot qui ne saurait faire sourire personne, le cas échéant. Le cas échéant ; comme s’il allait taper à la porte, à l’improviste, emmitouflé mais souriant, comme s’il allait tomber du ciel, où rouler au pied d’une falaise, et s’échoir, là, et que ce cas échu me rappellerait alors ce que je m’étais convaincu de faire ou de dire, le cas échéant. Distorsion des mots, inexistence de leur sens, impossible mariage de nos idées avant, pendant ou après.

L’envol du dernier vol, je plonge, disparais, me dissous dans l’intense, captivant, absolu et richissime noir de l’univers, de la nuit sur terre, sous un ciel qui l’inonde pour être enfin réunis, joints, fondus, dans cette couleur opulente qui sacralise dans l’abondance et l’orgie un mélange sans calcul de toutes les couleurs existantes qui s’oublient pour ne plus tirer que vers elle. Limitant au strict minimum le nombre des battements d’ailes, tendant vers le vol continu et non plus les errances par intervalles, je plane en silence, moins par respect de l’ordre des choses que pour ne pas troubler de ma présence ces terres dont la mort s’est annoncée, oeuvrant à me faire distraitement absent, tel un inconnu affamé dans une foule ivre, discrètement absent, tel un plongeur appareillé retenant son souffle au-dessus d’une barrière de corail. Un envol pour le non-ici, un trait de couleur noire sur le fond noir de la nuit, une pure trajectoire rectiligne et silencieuse, invisible à l’œil, nu et sec, le vol insoupçonné d’un corbeau dans le sommeil d’un monde qui n’a jamais vraiment existé, le vol en équilibre muet, le vol vers un demain, ce jour qui sent comme hier, débarrassé pourtant de l’encombrante notion sécurisante de progression, incommodante non par son poids, mais par l’existence de ce relief de sentiment qui s’exprime dans le sourire triste emprunt de mansuétude qu’elle a souvent fait naître en moi, incapable d’avoir envers elle –peur de blesser- l’honnêteté de lui avouer son inutilité, tant tant d’autres non seulement s’y accrochent mais se rassurent également de me voir feindre d’y croire; aller voir au loin, sans crochets ni navigation à l’aveuglette ou lecture dans les étoiles ; un vol dans la non-direction, quand les feux d’artifices urbains se sont éteints, que les pantins qui les allument dorment sans avoir ni eu ni pris le temps de rire ou pleurer; Aller voir au loin, aller au loin, aller loin ; loin. Et puis plus rien. Quand les mots disparaissent enfin, se noircissent, quand la feuille toute entière rentre dans l’encrier.

Un vol liquide, liquéfié, dans un habit de pudeur, d’insignifiance et d’effacement aussi insupportable que le silence déchirant d’un cri que l’on n’a pas émis, comme le bruit sourd inexistant, celui d’un arbre qui se couche, à son heure, dans une forêt, où nulle oreille présente ne peut saisir l’instant. Un claquement de doigt dans un hall de gare, à plus d’heure, dont l’existence sonore à autant de signification pour un distributeur de boissons à proximité que l’une de ses ampoules qui vacille. Devant la gare, une tombe noircie par le vent, le temps, les années, l’oubli, qui ne sait plus qui elle cache, les lettres gravées se sont estompées, certains morts sont plus morts que d’autres ; mais « peut-être » que vivants déjà ils n’existaient pas vraiment. Ce « peut-être », dont la présence ne vient pas signifier le doute, et qui n’est là que pour mimer l’insupportable arrogance de l’ignorance vécue, entretenue et adulée par chacun, le regard posé chaque minute de chaque heure sur nos mains, nos pieds, dans la peur de mourir de n’être rien, ou de mourir en n’étant rien, de quitter la scène en n’ayant rien, et par conséquence inconsciente de se réjouir d’un rien, de parler le plus possible même si l’on ne parle de rien, d’accumuler les satisfactions sexuelles -où le seul plaisir que l’on prend est celui de se voir prendre plaisir- et matérielles -où l’on achète un prix avant l’objet effacé qui traîne derrière lui- pour deux fois rien, de se rêver une vie éternelle dans une descendance qui ne demandait rien, d’errer sur des terres propriétarisées qui ne devraient appartenir à personne –c’est-à-dire à tous-, de refuser l’acceptation d’une vie pendulaire entre douleur et ennui, de respecter ces deux bornes et de se construire en conséquence au lieu de stagner dans un no man’s land chaotique où jamais nul ne prendra forme, de croire en l’illusion à la surface de la pensée dans la manipulation de nos propres mots dont leur caractère amputé, infirme, ne leur permettra jamais d’englober la réalité comme une gorgée de vin sait le faire ; dans un monde où il ne cessera jamais de neiger, sur le paysage et les reliefs de sa représentation tel qu’elle se laisse captée, le flot ininterrompu des inepties hélas pensées puis produites, produits et idées, par cette synergie des êtres qui promeut jour après jour et avec l’assentiment général sa propre bêtise, chacun croyant héroïquement qu’elle est celle des autres.

La métamorphose en corbeau s’arrête enfin, s’arrête ici, ainsi ici maintenant corbeau je suis, une variation, une transformation d’espèce, pour s’élever dans les airs, sans poursuivre le désir de prendre hauteur, altitude, recul ou distance ; une mutation nécessaire, à mon heure, pour porter un regard sur les distances, changer la perspective sans les modifier, rester concentré sur elles, au risque de ne plus finir par ne plus voir qu’elles.

Et si la chance me sourit, naîtra peut-être un jour, très loin, dans la froideur paradisiaque des températures polaires, la découpe de mes ailes sur le fond blanc des côtes. De l’Alaska.

De rien.





[Intra-Muros] [47] et fin

EXTRACTIONS-SOIXANTE-QUATRE

----- Claude Simon / L'acacia
----- 1989/2003 Les Editions de Minuit

« Il ne découvrit rien d’autre à leur suite que les deux estafettes pédalant paresseusement, décrivant des S pour se maintenir à la même allure que les chevaux au pas, comme deux cyclistes pris de boisson, titubant, ou plutôt comme somnolents eux aussi, comme si tout se déroulait au ralenti, de sorte que plus tard, quand il essaya de raconter ces choses, il se rendit compte qu’il avait fabriqué au lieu de l’informe, de l’invertébré, une relation d’événements telle qu’un esprit normal (c’est-à-dire celui de quelqu’un qui a dormi dans un lit, s’est levé, lavé, habillé, nourri) pouvait la constituer après coup, à froid, conformément à un usage établi de sons et de signes convenus, c’est-à-dire suscitant des images à peu près nettes, ordonnées, distinctes les unes des autres, tandis qu’à la vérité cela n’avait ni formes définies, ni noms, ni adjectifs, ni sujets, ni compléments, ni ponctuation (en tout cas pas de points), ni exacte temporalité, ni sens, ni consistance, sinon celle, visqueuse, trouble, molle, indécise, de ce que lui parvenait à travers cette cloche de verre plus ou moins transparente sous laquelle il se trouvait, les coups de canon comme au ralenti eux aussi, sans hâte… »

READ DURING WEEK 29&30/07
Les autres extractions du livre, ici.

jeudi, septembre 27, 2007

THE-LAST-THING-I-REMEMBER


Toujours sur jamendo !!

vendredi, septembre 14, 2007

LES-AMIS


Même les amis, vous remarquerez; oh pas les vôtres, du moins pas encore. A moins que page après page vous ne vous soyez lentement sentis et laissés pousser des ailes, au sens que vous voudrez, et que vous aussi ne vous soyez élancés par au delà de la fenêtre. Je vous avouerais que plus les journées passent, intemporelles, loin du tic-tac des aiguilles, des aiguillages du quotidien futile et de ses multitudes de choix pris à la va-vite -qui procèdent tous de la même logique de mise en sécurité de ses propres idées, de l’enrichissement fourmilien de son patrimoine, du jugement ludique, dégradé et constant d’autrui (que ce dernier soit côtoyé de près, de loin, ou inconnu tel ces corps et visages qui émergent de ce canon à électron qui bombarde derrière l’écran, ou encore ces inconnus qui se laissent transcrire par d’autres inconnus sur des colonnes de papier), de cette logique qui œuvre à se créer une raison de vivre illusoire et de s’en faire une raison, celle de s’autoproclamer porteur d’opinion, quelle qu’elle fusse d’ailleurs, puisqu’elle ne vient rassurer que soi en flattant l’ego de ce moi qui l’émet et en le rassurant sur l’utilité de celle-ci dans les fonctionnements devenus irrationnels et dérivants du liant social- plus le calendrier s’effiloche lentement dans la fuite chaque jour plus pressée du soleil de ces fins d’après-midi d’automne, et plus la spontanéité avec laquelle je trouvais mes mots semble se cimenter de manière inexorable, et je sais désormais que le corbeau que je suis devenu est condamné diriez-vous, libéré corrigerais-je, à perdre bientôt une vision du monde dictée par son propre filtre linguistique, opaque et maladroit, inadéquat et bancal, inadapté pour exprimer le si peu qui en vaut la peine, inadapté, en ce sens qu’il crée si souvent des sens eux-mêmes inadaptés là où nombre d’entre eux n’auraient jamais dû apparaître ; interprétable.

Même les amis, ces gens que l’on considère comme tel, qui le deviennent le jour où on les rencontre pour la seconde fois, et auquel on greffera devant et pendant un certain temps l’adjectif ‘nouvel’. Ce certain temps qui dépend des gens, cette amitié qui se définit moins dans le regard honnête sur son apport véritable que dans le binôme qu’elle constitue avec le temps, la durée. La seconde fois, moment ou déjà naît la lassitude d’écouter ; l’intérêt, bien souvent difficile à maintenir quand vous osez afficher chez vous certaines constantes car votre situation ou votre discours ont eux la noble qualité de se maintenir, qualité qui sera jugée comme un immobilisme lassant, un manque de nouveauté signe extérieur d’inintérêt vieillissant. Je ne rencontre plus mes amis pour les divertir, pour les surprendre ; la rencontre n’est pas un divertissement, par essence, elle n’est pas un événement extérieur qui vous tombe dessus et dont vous allez optimiser une certain équation dans laquelle vous ferez le quotient du temps passé par le nombre d’informations neuves. Il m’apparaît clairement que la dernière fois digne d’intérêt pour mes amis de me rencontrer fut celle où je leur apparaissais pour la première fois sous mes attraits de plume; Mais ceux-ci n’étant pas volatiles, leur permanence désormais me condamnait.

La solitude, carburant du voyage.
Un voyage incompréhensible et déraisonné tel qu'il est perçu par tous, famille, amis, dans le silence et les non-dits ; je matérialise leurs propres peurs.

Je trottine dans l’herbe, sur le bord d’une route, qui prend la direction que je me suis fixé pour mon dernier vol.





[Intra-Muros] [46]

mardi, septembre 11, 2007

MEMOIRE-EXPLORER


Un bon moment, de temps en temps, au hasard, ou pas.
Menu Explorer, recherche par Thèmes.



jeudi, septembre 06, 2007

EXTRACTIONS-SOIXANTE-TROIS

----- George Orwell / La ferme des animaux
----- Editions Champs Libre, 1981 /\ "Animals farm", 1945

« TOUS LES ANIMAUX
SONT EGAUX
MAIS CERTAINS SONT PLUS EGAUX
QUE D’AUTRES »

READ DURING WEEK 21/07
Les autres extractions du livre, ici.

jeudi, août 23, 2007

EXTRACTIONS-SOIXANTE-DEUX

----- Louis-Ferdinand Céline / Mort à crédit
----- Editions Gallimard, 1952

« Toi n’est-ce pas, qui te laisses vivre ! Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu t’en fous au maximum des conséquences universelles que peuvent avoir nos moindres actes, nos pensées les plus imprévues !... Tu t’en balances !... tu restes hermétique n’est-ce pas ? calfaté !... Bien sanglé au fond de ta substance… Tu ne communiques avec rien… Rien n’est-ce pas ? Manger ! Boire ! Dormir ! Là-haut bien peinardement… emmitouflé sur mon sofa !... Te voilà comblé… Bouffi de tous les bien-être… La terre poursuit… Comment ? Pourquoi ? Effrayant miracle ! son périple… extraordinairement mystérieux… vers un but immensément imprévisible… dans un ciel tout éblouissant de comètes… toutes inconnues… d’une giration sur une autre… et dont chaque seconde est l’aboutissant et d’ailleurs encore le prélude d’une éternité d’autres miracles… d’impénétrables prodiges, par milliers !... Ferdinand ! millions ! milliards de trillions d’années… Et toi ? que fais-tu là, au sein de cette voltige cosmologonique ? du grand effarement sidéral ? Hein ? tu bâfres ! Tu engloutis ! Tu ronfles ! Tu te marres !... Oui ! Salade ! Gruyère ! Sapience ! Navets ! Tout ! Tu t’ébroues dans ta propre fange ! Vautré ! Souillé ! Replet ! Dispos ! Tu ne demandes rien ! Tu passes à travers les étoiles… comme à travers les gouttes de mai !... Alors ! tu es admirable, Ferdinand ? Tu penses véritablement que cela peut durer toujours ? »

READ DURING WEEK 22&23&24/07
Les autres extractions du livre, ici.

mardi, août 21, 2007

PEAU-AIME-(28)



Cirques cendrés tels les cratères lunaires
De la lampe de nuit qui, pudique, l’éclaire,
Recherchant, minutieuse, bouquetins endormis
Sur les tapis de fleurs que leurs flancs ont flétris,
Couple de minuit, d’admirer nul ne se lasse
La beauté dévoilée de vos uniques faces.

Accrochée là où son pelage s’atténue,
Dans le creux d’une épaule par le vent mise à nue,
Tel l’ancien support maladroitement cousu
D’une croix de guerre qui branlante qui perdue,
Une lointaine bergerie défie de sa présence
La mémoire des anciens, brumes d’adolescence.

Mystique, lent et démesuré vers les sommets,
Le combat du soleil sur les glaces éternelles,
Evoquant les contours d’un visage paternel
Dans l’échoppe du barbier, immobile, oublié,
Ici une joue, là le haut du cou, savonnés,
Attendant ce rasoir qui ne viendra jamais.

Illusion immobile d’une carte postale
Que la caravane des nuages atténue,
Fasciné par mon incapacité totale
De prendre la mesure des millénaires échus.


[Là-Haut] [Voiker]

lundi, juillet 23, 2007

VACANCES-?



Abordage, Débordage...

mercredi, juillet 11, 2007

ET-DE-DEUX


Des efforts pour améliorer la qualité du son,
toujours sur
jamendo !!

lundi, juillet 02, 2007

PEINTURE


"Allégorie des vanités du monde"
Au hasard des peintures du Musée des Beaux-Arts de Lille.


[Recadrage] [11]

mercredi, juin 27, 2007

PREMIER-ALBUM


amigos musicos, créez votre album sur jamendo !!

lundi, juin 25, 2007

NAPHTA


Jusqu’au goulot des bouteilles, en lieu et place du liège.

Aux premières loges, dès la première lueur, perché sur un monticule d’immondices, un amas de rejets, des rebus par milliers, une montagne de déchets. Ne pas y être enseveli, dans le balai du vent, mes plumes malmenées, étendard endeuillé planté au sommet d’un trône. Le trône. Du royaume de Naphta.

Sur la crête de la décharge, je suis un petit phare noir ridicule observant détaché tous ces restes insensés, -trop nombreux pour sciemment pouvoir donner à leur accumulation sur une étendue si vaste un sens véritablement rassurant sur leur origine, leur raison d’être, la facilité avec laquelle ils sont ainsi reniés, trop colorés pour ne pas manquer de souligner leur inadéquation avec la configuration naturelle des choses, trop précisément calculés dans leurs formes pour ne pas rappeler comme une insulte cette volonté effrénée et effarante de dénigrer aux hasards de la nature, ou à l’inspiration de l’artisan, le droit naturel à l’unicité, trop anodins et médiocres dans leur qualité au toucher sans pour autant, la honte mise de côté, les empêcher de se promouvoir, dans l’ignorance fertile et envahissante qui cancérise les cités, comme l’avènement suprême et ultime aux frontières de la modernité, trop nauséabonds dans leurs effluves au sortir de la production, pour ne pas sourire tristement quand certains vous expliqueront, vantardise convaincue, que cela ‘sent le neuf’- je regarde les ombres de mes pensées battre de l’aile et les écoutent se répondre à elles-mêmes, en ombres chinoises, reflétées dans le silence amorphe, déshumanisé, écervelé, de la paroi blanche et lisse d’une cafetière électrique rebutée, abject objet acté dans le plastique.

Ethylène et Propylène, molécules les plus consommées, enfantées dans le liquide embryonnaire du Naphta par des pères allemand et italien couronnés du prix Nobel de chimie ; Naphta originel, unité de base de la pétrochimie, substance même de la non-substance qu’elle incarne, que l’on en tire, qui nous désincarne. Comme des sangsues assoiffées du sang organiquement mort de la terre, usines et procédés du culte de Naphta remplacent la matière noble et les arts millénaires qui grandirent dans le respect des traditions, du temps qu’il faut au temps pour bien faire, des heures passées sur l’établi qui faisaient du moindre objet une œuvre génétiquement unique, l’expression isolée et sentimentale de celui qui l’a réalisée, une œuvre où chacune de ses pensées se retrouve emprise dans les contours d’un broc, d’une lampe, d’une table de chevet ; le respect des heures passées qui se fait gage de la convergence humaine entre celui qui créée et celui qui recevra, ce lien des heures passées qui crée l’essence de la chose, qui enroule autour de lui dans le silence et pour toujours les risques affrontés et vaincus, les doutes du créateur, la magie des doigts, les blessures parfois, et toujours le plaisir de s’investir pour un autre.

Ars, artis, du plus profond des cavernes de la langue où la flamme de l’expression vacille et cherche son assurance, artisan ou artiste, deux mots écartelés dont les sens un instant, l’espace de quelques siècles anciens alourdis d’armures et d’épées, de royaumes et de châteaux forts, ne firent qu’un.

Jusqu’au goulot des bouteilles,
en lieu et place du liège.





[Intra-Muros] [45]

mercredi, juin 20, 2007

INCONTOURNABLE

Cheval blanc


Ou alors prouvez-vous que vous aurez mieux à faire ce soir là...




ON-STAGE



Au Connetable hier soir, au 55 rue des Archives.
Il vous reste encore une éclaircie, mardi prochain...

vendredi, juin 15, 2007

ECHEC


C’était grotesque, vous me direz ; perdu d’avance. Ne prenez pas ça pour du défaitisme de ma part, c’est une manière pour moi de vous faire rentrer dans une sorte de proximité, de camaraderie, qui vous prépare une sortie, qui vous donnera le sentiment de vous rapprocher de moi même si, -mais je hurle à l’idée que tel sera le cas-, cette phrase si banale au premier abord viendra faire en sorte que nous ne puissions jamais être autre que de bons amis. Laissez moi d’abord vous raconter ma rencontre avec lui, au 3ème sous-sol du parking de sa société, grand groupe français qui aligne sur la façade de ses bureaux parisiens les plaques de certains des noms les plus prestigieux de la mode internationale et quelques enseignes de distribution.

Je ne connais pas l’homme, je sais simplement ce qu’il fait. C’est cette vague différence que je fais entre les deux, ce maigre espoir fondé sur la certitude que tout soldat ne tue pas par gaîté de coeur, qu’il arrive un moment ou l’absurde d’une situation prend le pas sur la croyance en ce rôle vital que l’on s’est imaginé y jouer ; cette vague différence qui me laisse souvent, et à tord, l’illusion qu’il existe chez l’autre une place, un interstice où la graine d’une réflexion peut germer, si je l’arrose, même si j’ignore tout du temps qu’il fait à l’intérieur.

Maigres sont les chances pour une idée de suivre son chemin si celle-ci n’est pas bien amenée ; par là, ce n’est pas la structure de la démonstration, la pertinence des exemples, le ton convaincant employé, la probité du cheminement intellectuel dont je veut souligner une quelconque importance ; par là, je souhaite mettre en avant la sincérité de celui qui transmet un message, l’authenticité avec laquelle il se mettra a nu avant d’aborder le fond de sa pensée, le mélange intensément discret d’humilité et de profondeur désintéressée, cette façon d’écouter du regard, cette manière non pas de parler avec ses tripes, mais de parler avec ses os ; et plus loin encore, cette manière de s’effacer et effacer le désir de convaincre, puisque tel n’est pas l’objectif, puisque d’objectif il n’est point, puisque ce mot lui-même n’a pas sa place, n’aurait peut-être jamais dû en avoir, d’ailleurs, ici ou ailleurs. La pluie ne tombe pas pour faire pousser les graines.

Il, sort de sa voiture, l’esprit visiblement dans ses dossiers, absent du présent, catapulté déjà dans les premiers instants d’une réunion qu’il a programmée quelques étages plus haut. Il valide aujourd’hui plusieurs semaines de travail intense, missionné par sa direction, pour centraliser certains services généraux en région parisienne, cure d’amaigrissement salarial un peu partout sur une soixantaine de sites en France, réduction des coûts internes, optimisation des ressources, centrage sur la valeur-ajoutée, suppression de quelques centaines de postes ; je lis dans ses gestes rapides la certitude inattaquable d’être sur la bonne voie, celle de la réussite d’un projet dont il était le chef ; l’excitation à l’idée d’une reconnaissance prochaine par la direction dans une phrase, un sourire, une poignée de main, une hausse de salaire, une prochaine affectation sur une mission encore plus importante pour l’entreprise ; l’autosatisfaction qu’il anticipe déjà de ce que lui percevra chez les autres comme du respect et de l’admiration ; la sécurisation de son plan de carrière, la mise à l’abri financière de sa famille, l’orgueil d’avoir su mettre ses capacités intellectuelles au service de la réussite financière de l’entreprise, le soulagement d’être rassuré sur sa propre place du bon côté de la barrière, la manière dont il pourra briller auprès de ses beaux-parents un prochain dimanche, la joie de partir bientôt pour des vacances méritées à Djerba. A trente-cinq ans, il est convaincu de la nécessaire mutation de sa société dont il veut être un acteur montant.

Il est un univers fermé, sa réalité est une vision conceptuelle et fonctionnelle de l’entreprise, il n’existe aucun pont lui permettant de franchir une barrière qu’il n’a de cesse de consolider. Il est le suicideur des autres, renforce sa perception du monde en lisant les Echos et le Financial Times à bord des avions, saurait même vous attendrir en vous vantant les valeurs du commerce équitable et en vous confiant son rêve de travailler pour une ONG dans une prochaine vie.

Un violent coup de classeur me déloge du rétroviseur, je n’ai même pas eu le temps d’entamer la conversation. Je me dépose une vingtaine de mètres plus loin et le regarde ; à la recherche de maudites traces de griffes, une phrase inaudible et coléreuse accompagne l’examen rapide du rétroviseur de sa belle voiture allemande.





[Intra-Muros] [44]

mardi, juin 12, 2007

[FINGERTIPS5]

--------------- 'Les deux possibles' (c) - Piano by Voiker recorded June 12 - 2007

lundi, juin 11, 2007

EXTRACTIONS-SOIXANTE-ET-UN

----- Hermann Hesse / Le loup des steppes
----- Calmann-Levy, 2004 /\ Der Steppenwolf, 1927

« Celui qui désire vivre aujourd’hui en se sentant pleinement heureux n’a pas le droit d’être comme toi ou moi. Celui qui réclame de la musique et non des mélodies de pacotille ; de la joie et non des plaisirs passagers ; de l’âme et non de l’argent ; un travail véritable et non une agitation perpétuelle ; des passions véritables et non des passe-temps amusants, n’est pas chez lui dans ce monde ravissant… »

READ DURING WEEK 20/07
Les autres extractions du livre, ici.

lundi, juin 04, 2007

SIRENES


Les battements désordonnés du cœur des mouettes, les virages accidentés qui rythmaient leur vol, donnant cette illusion qu’un enfant malsain les télécommandait à distance, armé d’une méchanceté ludique si caractéristique à son âge, que l’on croît disparaître au fur et à mesure qu’il grandit, que l’on retrouvera plus tard jusque dans les faits les plus anodins de sa vie, ce petit goût de vinaigre résiduel dans chaque être humain, si aisément décelable, sans diplôme d’œnologie, chez ceux qui ne cachent plus au combien ils sont aigris.

Les mouettes, gueules ouvertes, tentant désespérées, tels des fantômes insomniaques qui hésitent, essayent puis renoncent à vouloir enfin tout raconter, de rattraper le cri qu’elles viennent tout juste d’expulser, dans la sonorité froide du gris du ciel dont elles ne peuvent ni se détacher ni se montrer propriétaire, existences déposées là dans le hasard des steppes aériennes comme les arbres torturés qui saupoudrent la Sibérie des mêmes ombres accusées, plus rongées encore peut-être de l’intérieur que les coques de ces bateaux sombrés qui tentent de définir, sans oser négocier, la manière dont ils vont bien pouvoir dorénavant trouver leur place.

Comment s’appelle-t-elle, cette douce sirène qui chante dans les vagues insolentes et envoya par le fond drakkars et goélettes, rafiaux et galions, trois mâts et humbles voiliers, navires de guerre et leurs armées, esclaves et marins, pirates et marchands, corsaires et flibustiers, antiques épaves célèbres et oubliées, dans le déchaînement des éléments naturels, des boulets, des torpilles, des avions kamikase.

Comment s’appelle-t-elle, cette douce sirène qui chante dans les vagues indolentes et échoue pour de bon tankers et pétroliers, transporteurs d’hydrocarbures bruts ou raffinés, qui se pâme comme une veuve libérée dans l’écharpe mortuaire qui s’échappe du corbillard, robe de deuil recouvrant toutes les tombes, épargnant, seuls, certains rochers plus élevés qui s’extirpent dans l’effort pour respirer et qui semblent tendre, le regard halluciné, une main vers le ciel pour demander secours au divin.

Comment s’appelle-t-elle, cette douce sirène qui chante aux oreilles des princes du Moyen-Orient, pour qu’ils saignent la terre de son sang d’ébène, arpentant les mers de sable un faucon perché sur le bras, aussi sacré pour eux que l’embonpoint d’opulence et d’orgueil qui les trahit délibérément; qui chante aux oreilles des princes de l’industrie, spécialistes de la transfusion, pour qu’ils éclaboussent les côtes avec le sang froid, le détachement et le sentiment de culpabilité d’un tueur à gages entre deux basses besognes.

Sirènes et naufrages, mouettes & Chandon, le carburant sur leurs plumes est encore plus noir que vous ne le pensez.





[Intra-Muros] [43]