mardi, octobre 31, 2006

POESIES-NOCTURNES


L'étrange faculté qu'ont tes lèvres d'effacer autour de moi les murs, le lit, les draps. Dans la pénombre de la chambre 'Violette', quand la maison s'endort sur nous, que la chaleur de ton corps s'accoude à l'immensité du don que tu souhaites m'en faire, je ressens la caresse calme et illimitée d'un souffle de vent qui, porteur d'un air maritime épuré, enroberait le rapprochement silencieux et inéluctable de deux îles. Préméditées. Le son nacré de ta voix, les mots subtils qui s'en échappent, qui achèvent leur formation dans un chuchotement si faible qu'il leur permet à peine de se glisser dans mon oreille. Les poèmes de Baudelaire, 'la mort des amants', l'intimité de tes sons, de ta respiration, du frottement de ta peau sur la mienne; l'intime conviction que seule l'approche de la mort pourra m'ouvrir à la vérité qui se cache derrière le bouleversement d'avoir été. Avec toi.

Ces perles de sueur qui s'échappent de moi, qui glissent sur ma peau, qui franchissent les espaces pour continuer leur voyage sur toi. Ces perles de mots qui voyagent dans les livres, sur les pages tant tournées, dans ta mémoire qui les retient par cœur, comme ton cœur qui les retient et me les livre entre deux baisers. Encore un peu sages. Ces perles de temps passées avec toi, à nous surprendre, à nous apprendre, du fond du cœur, à nous effrayer d'être si exactement soi.

Dans l'infinie solitude de la vie, que je regarde de face, tu es cet arbre rare, au milieu de la plaine, qui accroche à ses branches mon regard, mes espoirs, même si le vent tombe, même quand la nuit est noire.

Tu pousses en moi, tes racines tressent les miennes.
Je voudrais tout planter, t'emmener vivre à Sienne.
Qu'à ma vie, infiniment, tu tiennes.
Quoi qu'il advienne.


[Intra-Muros] [28]

lundi, octobre 23, 2006

LA-CASSETTE


Elle avait presque oublié le souvenir de l'existence. De l'existence de cette cassette, un support d'enregistrement qui mugit encore si vous trouvez le lecteur adéquat. Un éléphant qui s'assoupit, lentement, dans le cimetière des éléphants. Qui barrit encore si vous savez lui demander. Peut-être dans un placard, désordonné, ou sous un lit, abandonné. Seulement après avoir trouvé en vous-même le moment propice pour l’écouter.

Celle qu'elle fut il y a longtemps l'avait gardée, ensevelie sous des courriers, des cartes postales, des petits souvenirs de pas grand-chose, des vieux stylos, des plumes de corbeaux, dans une malle, son jardin secret, celui dont elle ouvrait naguère la grille avec une clé forgée dans l'innocence de ses dix-huit ans. A quelques mois près. Qu'elle a toujours gardée. La clef a peut-être rouillé; pas son innocence. Le temps a peut-être lui aussi rouillé; ses souvenirs sont parfois en partie rongés ; mais pas par les remords; oxydés simplement par l'inactivité, l'amoncellement des journées inutiles, des mois d'exil, des années bissextiles. Encore plus longues qu'avant.

Ce week-end, elle a pris discrètement le vieux magnétophone qu'elle avait donné aux enfants et a réinséré la cassette. Sur les deux faces, des leçons d'anglais. D'un côté. De l'autre... Cette cassette, gardée précieusement parmi les bribes de son passé, n'a jamais été celle sur laquelle je lui avais laissé ma voix, mais elle la conservait, persuadée que c'était celle-là. Peut-être fut-elle bien celle-là, jusqu'au jour de la maladresse. L’effet de surprise passé, la déception fit ressurgir en elle les brumeux contours hypothétiques d'un sentiment lointain qui tentait de s’effacer: le contenu de la cassette, le son de ma voix, comme une lettre que je lui écrivais, que je lui lisais. Elle se revoit assise dans sa chambre, tant d’années auparavant, dans cette maison où elle n’habite plus, devant le petit magnétophone. A écouter. A l'écouter. A la réécouter. Ses oreilles qui entendaient pour la première fois une voix qui lui disait qu'elle l'aime. Une voix qui voulait qu'elle lui réponde de la même manière; j'entends, sur un support identique. Elle n'a jamais pu. Elle n'a jamais voulu. J’entends, elle n’osait pas.

Assis en face d'elle dans un coin, au coin de la rue, au café du coin de la rue, j'ai les yeux qui se noient au fond de sa tasse de thé. Etait-ce un morceau de moi qu’elle voulait garder, par amitié, pour fleurir son jardin secret ? Où l'avait-elle gardée parce qu’elle pressentait qu'on allait se perdre. Se perdre de vue. Peut-être définitivement. Je n’ose lui demander. Etait-t-elle sentimentale, accordait-elle une place particulière à chaque objet ? Cette cassette qui traversait le passé. Sous une fausse identité… Une partie d’elle même l'a-t-elle trahie, en somme ? Comme un meuble drapé dans une maison abandonnée, que l'on revisite plusieurs décennies après, et si la forme est toujours là, le meuble a disparu sous le drap. Il y a bien quelque chose qui ressemble à un meuble ; mais ce n’était pas celui là... Sa main tremblait-elle quand elle a introduit la cassette ? S’est-elle sentie emportée par l'ouragan du doute en découvrant que le meuble n'était plus là ; peut-être plus loin, peut-être l'autre face. Le drap soulevé, le meuble qui se dématérialise et disparaît. Et de se raccrocher au drap, pour ne pas qu'il s'envole ; de le regarder, de lui parler, de tenter dans un effort de se souvenir intensément du contenu de cette cassette, qui n'est plus celle qu’elle croyait être.

Et puis le retour à la réalité, une cassette d'anglais dans la main. Et ranger le magnétophone, et repartir dans le présent, et laisser ce passé qui doublement n'est plus. Le passé n'est plus, et la cassette n'était pas. Dans la beauté et la pureté de ta confession si douloureuse, dans ce sentiment que tu as peut-être d’avoir égaré une partie de moi, j'ai envie de te consoler. Je ne sais pas si je te comprends, si tu me comprends. Mais si mes lignes te font penser à toi, laisse-moi alors te consoler.

Certaines choses n'ont aucune valeur. Au départ.


[Intra-Muros] [27]

dimanche, octobre 15, 2006

FINGERTIPS (1)





[Mémoire oubliée d'un corail] [Voiker]
[Oct. 2006]

vendredi, octobre 13, 2006

STIGMATA-OF-MISTER-J




Les phénomènes émergents / la porcelaine et le volcan / l’esthétique du chaos / les romantiques allemands / la physique quantique / construction et futur / dans l’océan, les barbares / même l’horizon a disparu / pourtant aucun retour en arrière n’est possible / nous marchons dans le néant / à quel feu à quel flamme à quel phare fixer notre regard
- La révolution est un jeu d'enfant -
Sur la mer de la parole nous devons prendre nos compas et partir à la recherche de l’île de la vérité / l’œuvre d’une vie / la révélation, les révolutions / les mathématiques / amour, guerre et fin des temps / le désordre est un départ, est une histoire ; est une oeuvre d’art




[Recadrage] [4]

mercredi, octobre 11, 2006

PARADIS


Je te les confie, à voix basse, mes paradis minimaux, dans l'anonymat de qui je suis et que tu connais. Ces petits instants de ma vie quand je suis seul avec moi, ces instants secrets durant lesquels j'essaye d'être libre de moi, ces instants où je ne tente plus rien, plus rien qui n'ait de sens aux yeux de tout un chacun, ces instants qui s'arc-boutent sur tous les autres, qui les contiennent peut-être, ou qui les sous-tendent, ces instants qui sont finalement déconnectés de tout le reste, à moins que ce ne soit eux, les restes. Reste encore un peu, viens, je veux te parler d'un certain moi, incertain moi, un parmi tant d'autres, instants parmi tant d'autres.

Sais-tu que je visite parfois l’arrêt cardiaque de mon esprit, tentant de ressentir la non-existence, que j’essaye peut-être de m’en rappeler ? Comme s’il était possible de la vivre. Comme s’il était possible de m’en rappeler.

Sais-tu que je pose souvent mes yeux sur Cassiopée, qu’elle me sert peut-être de table de chevet, quand je laisse enfin reposer mes états d’âme pour aller rejoindre Morphée, à défaut de tes bras ; que je lis puis relie les points lumineux de lignes imaginées, de tracés en pointillés; que je me demande s’il est possible de me voir ici, de là-bas, si j'étais là-bas ?

Sais-tu que sous la pluie, la tête relevée et les bras le long du corps, comme une fusée oubliée, je laisse les gouttes frapper mon dos et me traverser pour ressortir de l’autre côté, que je ne suis plus mon obstacle à l’expression des rêves et des réalités, que j’aime à caresser ainsi de l'intérieur l'élément primaire de la vie ?

Sais-tu que j’entends le bruit de l’eau qui s’écoule, une rivière, un torrent, et les cris de quelque animal indulgent, le seul qui restera vivant dans plus vraiment très longtemps ?

Sais-tu que, les mains dans mes pensées, Je mélancolise comme un peintre les moments anciens de ma vie, ces lieux où je suis passé, murs, routes, forêts, qui ne peuvent se souvenir de moi et dont je suis le seul à pouvoir me prouver en avoir connu l'existence à cet instant là ? Nul autre que moi. Ne s’en rappellera. Du touché des troncs d’arbres dans les églises, des colonnes dans les forêts.

Sais-tu que je pense souvent aux huit minutes qui se décompteront entre le moment où le soleil s’éteindra et celui où la nuit se lèvera, définitive ? Que je pense à l’intensité de nos paroles quand ce sablier ultime s’écoulera.

Sais-tu que j’ai le mot 'métamorphose' qui s’est hissé de mon inconscient comme une bulle d’air remonte à la surface de l’eau, et que depuis j'en compte les lettres, en me disant que chacune d'elle est une semaine qui va passer ? Que la lettre qui finit ce mot marquera le début d'un autre. Moi.

Sais-tu que je m'imagine demain couché près de toi, entre les draps du temps, que je les remonte du bas du lit jusqu'à tes épaules, pour que tu ne prennes ni rides, ni froid ?

Sais-tu que je nous imagine disparaître un matin dans la brume d’une autoroute, la finesse des mots nous ayant déposés sur une ère de repos, là où la lenteur du temps est illimitée ?

Vois-tu, j’en garde quelques autres à t’avouer de vive voix, lors d’une prochaine escale. A toi, à toi, Mon paradis maximal.


[Intra-Muros] [26]

vendredi, octobre 06, 2006

LE-FORUM


Je préfère les paradis minimaux, ceux de la mélancolie, ceux de la réflexion à cœur ouvert, quand je me dépose dans le vent des étoiles et assiste, bercé par le refrain mélodieux de mon impuissance, aux balais célestes, aux mouvements des nuages, au frémissement désuet de ma propre conscience prenant conscience de sa propre inutilité. Peut-être que cette femme les préfère aussi, ces paradis, et qu’elle en privilégie l’accès au quotidien par quelques litres de mauvais vins.

L’abrupt présent. Un week-end près de Calais, une ville dont le nom évoque un verbe conjugué à l’imparfait ; un plein d’essence dans une station service, l’odeur nauséabonde qui y règne, qui cherche peut-être à suggérer l’essence même de ce qui nous fait avancer ; une station plantée là sur la chaussée de droite, irréelle dans ses formes et dans ses couleurs, entre la ville, l'autoroute, la mer, en bordure du Temple. J’y abreuve ma voiture, qui boit sans avoir soif ; je hais les endroits qui n’existent que pour leur fonctionnalité. J’entre dans le magasin pour payer le plein et la rançon, regarde les rayons, me demande pourquoi ils souhaitent absolument faire manger ma voiture aussi. Une femme obèse entre sans saluer celui qui, devant moi, ne sert plus de pompiste; elle file droit au rayon des alcools et prend une bouteille de rosée à la main ; elle la regarde pour la rassurer, la serre contre elle comme on prend soin d’un enfant malade. Elle sait sûrement qu’elle ne vient déjà plus chez eux par hasard.

Elle est obèse ; elle n’est pas jolie ; elle porte un pull rose. Obèse. Pull rose. Bouteille de Rosé. Obèse. Pull rose. Bouteille de Rosé. Obèse. Pull rose. Bouteille de Rosé. Obscène. Pull bouteille de rosé. Overdose. J'ai tellement peur de deviner le sens de la vie qui sévit ici. Tellement peur que cette bouteille soit son carburant à elle. Tellement peur.

Je suis au centre du nouveau centre, la tête ivre du panorama, vêtu d’une toge, si vous voulez bien m’imaginer comme ça. Je passe ma matinée au forum, si vous voulez bien me laisser l’appeler comme ça. Je n’y vois plus de place publique, juste des parkings sans fin qui ne s’embarrassent même plus de cacher leur finalité ; je cherche des yeux -sans le trouver- un lieu pour échanger ou marchander, traiter d’affaires politiques, être aujourd’hui, rêver demain. Je cherche en vain à admirer les complexes architecturaux, mais tout s’affiche au travers de la pauvreté des bardages métalliques, des panneaux criards, des mélodies hypnotiques, des portes automatiques, des cartes plastifiées ; des vies falsifiées. Léthargie de l’esprit créatif, fin des espoirs sur la fresque du savoir, les frises de la beauté ; plus de galerie d’art, ni de bibliothèque. Et toutes ces statues, plus humaines que jamais. J’en perds mon latin. Le forum tout entier n’est qu’un seul et unique Temple. De la consommation. Toute son architecture signifie d’une manière atrocement réaliste les raisons mêmes de sa construction.

Je remonte en voiture. Cette femme ère en moi, il faut que je la libère, ici ou là, ici en l'occurrence. Dans son pull rosa rosa rosam, rosae rosae rosa.


[Intra-Muros] [25]

mercredi, octobre 04, 2006

PEAU-AIME-(27)

Un puzzle,
Immense,
Plein de couleurs.
Deux pièces,
Au milieu,
Exactement.

[Un Puzzle] [D.]

jeudi, septembre 28, 2006

LE-CLOS


Bicarbonate de mémoire, dioxyde de confusion, bromure de souvenirs, émulsion des émotions, sulfate des mots, permanganate des sens, classification périodique des éléments sentimentaux, tableau désordonné des impressions présentes et passées. Passablement dépassé par les événements. Soleil couchant, puis couché, dans la cour intérieure en vieux pavés du Clos Saint-Jacques, pavés scellés depuis des temps immémoriaux et qui parachèvent toute l’intimité que l’on peut ressentir en ce lieu, tapie dans les coins, à tous les niveaux.

Entre les pierres dont le temps a bombé l’agencement qui se voulait régulier, pousse une fine herbe que les pas des invités n’arriveront pas à effacer et qui fait ressortir la forme spécifique de chacune d'elles, mettant en relief l’incroyable unité née de leur juxtaposition. Cette cour traversera encore longtemps le temps; même si la nature tente de prendre le dessus ; tout comme la vie quotidienne qui ensevelit systématiquement les instants; tous ceux qu’elle crée pourtant elle-même. Ce soir, chaque souvenir est un pavé. Et chaque invité, un pavé; de souvenirs.

La cour humide scintille dans la nuit, sous la fraicheur apaisante d’une fine pluie de minuit. Reflétant les visages, les intonations et les postures oubliées de tous ces camarades que je retrouve à présent, sous la lueur diffuse des bougies traçant au sol des directions insolites à des retrouvailles de vingt ans. Dans la chimie des relations humaines, dans l’alchimie des correspondances, la symbolique du lieu et du temps arrêté sur hier, je détruis les souvenirs qui auraient peut-être pu survivre encore comme tel, pour réinjecter leur essence dans le présent. Je me sens flamboyant à l’intérieur, me rendant compte qu’ils n’ont pas vieillis ; je les replace simplement sur le haut d’une pile alourdie par les couches successives de ma vie, tels qu’ils étaient. Tels qu’ils seront à jamais.

Elle est là, au milieu de la cours, figée dans l’éternel, statue dans le jardin de mon imagerie personnelle. Je m’approche d’elle, je tremble autant qu’elle. Même si cela se voit peut-être un peu moins chez moi ; le temps a commencé à la rattraper, moi qui n’en suit encore qu’à m’y préparer par tous les moyens. Inimaginables. Ses yeux bleus se posent sur les miens ; comme quand j’assistais à son cours de français, je me sens surexposé par l’intensité de son regard, qui parle de lui-même. Elle a pris le temps de me lire avant ce soir. Elle me demande ce que je souhaite dire quand j’écris. Je lui parle de redéfinition des évidences, et je lui parle d’Amour. Elle m’assoit sans transition sur un rivage de sa vie ; juste un bouquet de mots choisis pour me parler de cet amour intense qu’elle a connu quand elle avait trente-six ans. Intense, si intense, trop intense. Feu de paille. Je lui parle de celui qui me consume, la relation immédiate et exacte avec cette femme que je connais -je pense- depuis trois cent ans. Et pour déjà encore au moins aussi longtemps. Je lui dis que l’amour pour moi est un feu de forêt. Elle me sourit. Si vraie.

Dans cette cour.
Cette cour qui traversera encore longtemps le temps.


[Intra-Muros] [24]

jeudi, septembre 21, 2006

FOOT-KILLING-TIME



Je prends mon pied au bureau.
21 septembre 2006, 13:33


[Recadrage] [3]

jeudi, septembre 14, 2006

PANDORA-POINT-COM



Issu du Music Genome Project.
Pandora est un incontournable désormais.

HUGO


C'est au numéro 47 de la Eekhoutstraat, petite rue discrète qui mène au Beffroi de Bruges, que vivrait encore Hugo Van Herck. Beaucoup le prétendent à moitié fou. Tous ceux qui le prétenderont ainsi, aussi. La maison est un peu austère, pignon à gradins du XVIIème siècle ; les briques noircies de la façade s’éclaircissent très légèrement sous les croisées des fenêtres. Son appartement de caractère reproduit très exactement les traits du sien : un subtil arrangement poli par le temps qui associe, sans faute de gout, les formes les plus humbles de la convivialité et de la sobriété. On se sent bien entre ses murs ; combien sauraient vous dire, après quelques heures passées chez lui, quel fut son passé, en eut-il eu un… Hugo savait si bien rester cet inconnu assis à son piano toute la nuit; je veux croire que chaque morceau qu’il jouait pendant la soirée était l’expression même de l’un de ses multiples passés ; qu’il nous racontait des pans entiers de vies en tournant les pages devant lui.
Je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré quelqu’un que je connaisse lors d’une de ces soirées impromptues, proposées aux hasards de la rue, quelques invitations écrites à la main et laissées dans certains bars de lui seul connus ; à une heure donnée, il ouvrait simplement sa porte à ceux qui souhaitaient l’écouter, dans ce chez lui que chacun pouvait si facilement s’approprier. Il jouait de ses doigts jusqu’à plus d’heure, souriait à tous ces inconnus, à toutes ces inconnues, et avait ce don de transformer en mélomane jusqu’à la plus aigrie des âmes perdues. Je me demande encore parfois s’il était artiste ou magicien. Ses notes remplissaient l’air suranné de la pièce comme les bulles peuplant nos flutes de champagne, toujours emplies discrètement par son épouse dans nos moments d’inattention.
Ce que personne ne remarquait, c’est qu’à cette heure de la nuit où demain devient aujourd’hui, Hugo laissait toujours glisser ses doigts sur une gamme ascendante, si bémol mineur harmonique, 5 bémols à la clef, La bécarre. Ce que personne ne remarquait, car les rideaux étaient tirés, c’était ces quelques voisins silencieux et transis qui prenaient place sur l’appui de fenêtre, s’étant absentés de la flèche de métal à laquelle ils passaient leurs journées accrochés, là-haut, au-dessus des façades ; on y retrouvait, invariablement, le Dragon, de la maison du même nom, située un peu plus loin dans la rue ; L’Archer, du 219 sur Gapaardstraat ; le Chien Blessé de la flèche de l’hôtel d’Amsterdam ; L’Ours de l'angle des Halles. Enivrés par les rêveries musicales de Hugo, ils se racontaient ces couples qu’ils ont vu errer près des canaux ; se racontaient leurs murmures ; leurs baisers qui durent.

Jusqu’au matin.


[Intra-Muros] [22]

vendredi, septembre 08, 2006

CERF-VOLANT


J’envie mes deux pieds posés sur le sable, qui souffrent peut-être sous mon poids, mais qui jouissent pour l’instant du privilège d’être redescendus au niveau de la mer. Le ciel lointain se verse sciemment un fond de rosé, le ventre des nuages s’empourpre. Je médite sur la différence entre soir et soirée. Batz-sur-mer.
La plage est largement dévidée. Je ne vois sur son flan sablonneux que des enfants ; même ce couple de vieux, assis près d’un rocher, immobile dans le temps ; leur canne à la main, rêvant de rêver encore. Plus loin, certains marchent, d’autres jouent; d’autres encore.
Une estafette s’est arrêtée près du ponton. Trois pêcheurs s’y affairent à l’arrière, préparant leurs cannes, leurs hameçons, leurs rêves de petit garçon. Des pêcheurs de nuit. Quel genre de poisson peut-on pêcher à cette heure-ci ? Des poissons lune prendront-ils tout à l’heure leur bain de minuit par ici ?
Le phare de l’Ile-Dieu étoile par intermittence l’horizon de manière hésitante. J’aime à croire qu’il est fixe et que c’est l’île qui tourne en rond. Mais je sais bien que c’est moi. Le faisceau de lumière continue de décrire son large cercle ; que cherche-t-il au fond… Certains rochers te raconteront, si tu viens, que parfois la lumière s’arrête sur les oiseaux dissipés, pour les ramener jusqu’au phare, et qu’ils se consument dans son halo comme le font les moustiques dans les flammes des torches que l’on plante dans le jardin l’été.
J’ai laissé cet autre moi dans la voiture, et j’espère qu’il s’est évanoui à l’heure qu’il est. Il a passé la journée au volant aujourd’hui, depuis Arles. Jusqu’ici. S’il était descendu de voiture, il se serait assis sur le trottoir, les yeux dans la mer, les bras reposant écartés, les veines tranchées, laissant filer leur carburant dans deux seaux remplis de liquide de batterie, y créant des précipités de sentiments acerbes, déformés, illusoires. Déchirés. Meurtris. Expression artistique directe des émotions. Sans pinceau. Ma vérité se déversant au fond des seaux.
Le vent se lève, et le cerf-volant qu’il emmène aussi. Courbures lentes puis rapides, verticales, sursauts, cambrures, tracés sur la boucle imaginaire de l’infini. Sa vie qui ne tient qu’à deux fils. Je donnerais tout pour en faire de même avec le fil de tes pensées, le serrer très fort autour de mes poignets, me laisser entraîner, ne plus jamais devoir rembobiner la mémoire que j’en ai ; te sentir vibrer dans mes mains. J’aimerais tant aussi que nous soyons ces deux fils, modestement parallèles, qui s’élèvent dans le ciel, qui guident cette pièce de tissus tellement imprévisible et si belle à suivre; toujours équidistants, toujours dépendants, inséparables, qui parfois s’emmêlent, se démènent, se démêlent, qui s’animent et créent la beauté du mouvement dans l’instant ; matérialisent le vent. Que quelqu’un nous tienne dans ses mains, et nous prenne en main ; quelqu’un de bien, comme le destin.

Au Fil du temps. Au Fil de l’eau.
Le temps qui flotte; Les vagues s’y s’égrainent.


[Intra-Muros] [21]

mercredi, septembre 06, 2006

PEAU-AIME-(26)

Regarder tout ce temps qui passe,
les yeux posés sur la rivière,
attendre un bateau qui passe:
en papier, maladroit mais fier.

Te regarder, que tu ne t'en lasses.
S'embrasser de la même manière.

[Repos] [Voiker]

dimanche, septembre 03, 2006

NARVAL


L’air ambiant, ses bouffées de chaleur matinale, m’avaient entrainé, à demi-somnolent, au-delà des onze heures du matin. J’étais encore assis à la table du petit-déjeuner sur la terrasse, désertée depuis bien longtemps par un couple de touristes hollandais ; servie, desservie puis abandonnée par les propriétaires de ma chambre d’hôtes, partis pour le marché entre deux tintements de cloches du village. La table est blanche et ronde, ou carrée, en fer forgé. Je ne suis que raisonnablement étonné quand une petite escadrille de corbeaux s’y pose, cinq oiseaux noirs formant à sa surface un W parfait. Ou un M, eussé-je été assis de l’autre côté. C’est l’absence de bruit lors de leur atterrissage qui retient mon attention. D’une manière nonchalante, je bascule ma chaise vers l’arrière et, tendant le bras, mime celui qui tourne le bouton d’un transistor pour monter le son. Les claquements d’ailes me parviennent enfin, décalés. Je les regarde un par un, puis les cinq à la fois ; ils sont tous identiques ; peut-être celui du milieu est-il légèrement plus noir ; difficile à voir, difficile à dire. Et difficile à croire.
Alors que je saisis d’une main lente celui du milieu et commence à le soulever, les quatre autres se mettent à me parler de manière simultanée. Leurs voix monocordes s’accordent parfaitement pour me conseiller de prendre enfin mes rêves pour la réalité ; qu’ils ont noté à l’instant que le décalage s’opérait, mais que l’inversion demanderait encore quelques efforts ; que ces efforts doivent œuvrer au détachement irrémédiable de l’inexactitude des autres. Je leur avoue avoir bien conscience que cet été sera meurtrier, crucial, « fatal » tu dirais. Ou glacial : je rêve de partir vers le cercle polaire, me changer en narval, nager sous les glaces avec les épaulards dans une eau purifiée en-dessous des moins deux degrés, oublier la seconde passée et mépriser celle qui vient, me faire harponner par un baleinier et l’entraîner dans les courants marins, avant de finir en pâture aux requins dans le silence bleuté et les ballets sans fin des autres licornes aquatiques.
Je ne t’ai pas entendu arriver ; tu te poses sur une chaise à mes côtés, et entame à voix discrète «invitation au voyage». Une fois la lecture terminée, tu me fais remarquer que mes vêtements sont détrempés.

Les corbeaux se sont volatilisés. Tu me dis que la lettre M, c’est ton mot préféré ; que je saurais jouer du piano, même dans l'eau glacée. C’est ma réalité qui te fait rêver.


[Intra-Muros] [20]

lundi, août 28, 2006

EXTRACTIONS-QUARANTE-DEUX

William Burroughs
Edition originale, Naked Lunch, 1959
Le festin nu - Editions Gallimard, 1964


"Le cri jaillit de sa chair, traversa un désert de vestiaires et de dortoirs à soldats, et l’air moisissant de pensions saisonnières, et les couloirs spectraux de sanatoriums de montagne, l’odeur d’arrière cuisine grise et grognonne et graillonnante des asiles de nuit et des hospices de vieillards, l’immensité poussiéreuse de hangars anonymes et d’entrepôts de douane – traversa des portiques en ruine et des volutes de plâtre barbouillé, des pissoirs au zinc corrodé en une dentelle transparente par l’urine de millions de lopettes, des latrines abandonnées aux mauvaises herbes et exhalant des miasmes de merde retournant en poussière, des champs de totems phalliques dressés sur la tombe de nations moribondes dans un bruissement plaintif de feuilles sous le vent – traversa encore le grand fleuve aux eaux boueuses où flottent des arbres aux branches chargées de serpents verts, et de l’autre côté de la plaine, très loin, des lémuriens aux yeux tristes contemplent les rives, et on entend dans l’air torride le froissement de feuilles mortes des ailes de vautours… Le chemin est jonché de préservatifs crevés et d’ampoules d’héroïne vides et de tubes de vaseline aplatis, aussi secs que l’engrais d’or sous le soleil d’été…"

READ DURING WEEK 31&32/06
Les autres extractions du livre, ici.

ENGLOUTI


Sept heures du matin, 1850 mètres d’altitude. Toute la vallée a disparu, à se demander si elle a jamais existé. Peut-être est-elle chaque matin le fruit de ma propre imagination, peut-être ne s’offre t’elle à moi qu’à partir d’une certaine heure, dématérialisation complète la veille pour se rassembler le lendemain avant les premiers rayons ; mon réveil aux aurores l’a-t-elle pris de vitesse, et est-ce cachée derrière la brume qu’elle réagence fébrile ses molécules comme une danseuse de l’alcazar entre deux levés de rideaux nocturnes ?
Dans la brume matinale, je découvre l’expression incomplète des pins, des sapins, des mélèzes, des épicéas, formes noirâtres qui se découpent seules en pointillés dans l’immensité d’un verre de lait. Et toutes ces fleurs sauvages dont je ne connais que les couleurs. Le village en contrebas n’existe plus pour l’instant, comme tous ces villages enfouis sous l’eau des barrages où nagent encore ce matin, et pour encore longtemps, les souvenirs de gens qui ont laissé derrière eux les pas qui marquaient leur quotidien, les ombres sépia de leurs ancêtres, les songes immobiles des murs des bergeries, le sourire serviable d’une boulangerie, la charité d’une fontaine, les pas de danse des ruisseaux, les ruminements des rousses vaches tarines, les échos de leurs clarines, et le son perdu du frottement des ailes de sauterelles amoureusement noyées dans les lacs artificiels.
Un dense rideau de pluie rompt toute habitude avant que je n’en prenne, m’aidant ainsi à étalonner une millième fois la sensation de mes propres sensations ; m’élever, tel un poisson rouge qui se rendrait compte qu’il y a de l’eau dans son bocal. Je vide seul l’eau de celui dans lequel on attendait que je me noie, avide d’en découvrir ne serait-ce qu’instinctivement les contours indistincts.

Dans nos secondes ultimes de vie, les derniers instants lagunaires d’un cerveau en pleine autarcie laissent-ils apercevoir aussi les frontières inconnues du verre, d’un lac, de l’univers, sans aucune retenue ?


[Intra-Muros] [19]

EXTRACTIONS-QUARANTE-ET-UN

Walter Tevis

Loin du pays natal - Editions Denoël, Présence du futur, 1982


"Séjournant ici, dans les limbes, j’ai découvert que je pouvais revenir apporter des changements à ma vie passée. J’ai calculé qu’il s’est écoulé dix-sept ans depuis le jour de ma mort à Columbus dans l’Ohio. Il y a environ deux ans que j’ai appris à retourner vers différents moments de mon existence pour les rectifier. C’est une tâche difficile, mais gratifiante. Et à quoi d’autre un mort pourrait-il s’occuper ?"

READ DURING WEEK 29&30/06
Les autres extractions du livre, ici.

dimanche, août 20, 2006

PHARMACOLOGIE


Il me demande une nouvelle fois si ‘Monsieur’ souhaite reprendre une cigarette. Le décalage est flagrant entre ses yeux bridés, sa peau sans teint ni couleur vraiment définissables, et son français impeccable de sommelier au Clarion. Mais dans les rêves, j’ai appris à ne plus me poser de questions. Je refuse son offre d’un mouvement explicite de la tête, qu’il copie immédiatement en me souriant. Au bout de ces quelques heures passées ensemble à errer dans Shanghai, je me suis habitué à sa présence épisodique, sans même chercher à comprendre avec quelles rues coïncident ses apparitions. Jamais là pour m’indiquer où trouver l’équivalent d’une pharmacie, toujours là pour m’empoisonner la vie. Au sens propre, comme au sens figuré.
La porte est grande ouverte et la petite vieille semble somnoler, les mains posées sur sa tête, la chevelure longue et grisonnante baignant sur le comptoir rouge vermeil. Son visage est ridé, des marques profondes dont je vous ménagerai la description, que je préfère appeler rides de peur de leur trouver leurs vrais noms ; elle est méconnaissable, même pour l’inconnu que je suis ; sens défiguré. J’ignore si elle s’exprime aussi bien en français que mon porte–cigarettes, resté accroupi devant l’entrée. Je la sais sentir ma présence bien qu’elle garde pour l’instant les yeux fermés. Tous les meubles de la pharmacie sont de ce rouge vermeil qui semble si bien rappeler qu’ici on combat la maladie ; des étagères et des casiers courent sur les murs et disparaissent vers le plafond que je n’arrive pas à distinguer, car deux bandes noires sont venues s’incruster en haut et en bas de mon champ de vision, et mon rêve est désormais sous-titré en polonais. Ou en Hongrois. Ou une langue dans ce goût là. Ce marché privé de la guérison collectionne bon gré mal gré des bocaux au verre opaque et épais, et une nouvelle fois je n’ose m’avouer le nom des formes organiques humides ou desséchées, filandreuses ou grotesquement patatoïdes, immobiles ou animées, moulues ou démoulées, même si les bocaux posés au sol dans l’entrée contiennent à l’évidence des araignées, des rats, des chenilles, des larves grillées, ou encore des pièces de rechange pour corbeaux désemparés. Des serpents. L’œil droit de la vieille ne s’ouvrira jamais. A y repenser maintenant, peut-être était-ce le gauche.
Dans une langue que j’entends pour la première fois, elle semble me dire que mon état a empiré. Elle m’observe et semble admirer sur mon front, mes joues, mes bras, des cicatrices qu’elle seule peut voir –même si je n’ai plus rien à cacher- ; des cicatrices anciennes qui se sont refermées, et des balafres récentes dont l’état ne cesse de se détériorer. Elle pose ses mains sur ces tracés imaginaires, elle qui a le don de projeter sur l’extérieur de mon corps ce qui s’y passe à l’intérieur. Les bocaux disparaissent un a un, il n’en restera bientôt plus aucun. Je lui parle de toi, lui demande des comprimés à base de toi, ou une tisane à tes extraits. Désespéré, je lui montre ta photo que j’ai déchirée dans ton passeport. Elle me sourit, comme pour me laisser comprendre que je ne suis pas le premier. Pas le premier à souffrir de toi. Ou pas le premier à souffrir de ça ? Mes jambes s’affaissent, elle se dirige vers l’arrière boutique et éteint son magasin en effleurant du regard un interrupteur. Dans la fraction qui précède le noir absolu, j’entraperçois, épinglée au mur, une photo de moi.

A quelle heure de ce rêve étais-tu toi aussi passée par là ?


[Intra-Muros] [18]

jeudi, août 17, 2006

EXTRACTIONS-QUARANTE

Antoine Volodine

Des anges mineurs - Fiction & Cie, Editions du Seuil, 1999


"Sophie Gironde S’accostait à moi, rien de funeste ne surgissait, rien ne venait soudain nous séparer avec violence et, tandis que nos respirations s’unissaient, je pouvais sentir, à travers l’étoffe quand il y avait entre nous une épaisseur d’étoffe, la disponibilité de sa peau et même, rendant secondaires les harmonies physiques, la disponibilité de sa mémoire, car nous étions, le temps d’une vacillation, posés à la margelle des mots, ne disant rien et ensemble frissonnant, comme prêts à aller mentalement de l’un à l’autre."

READ DURING WEEK 27&28/06
Les autres extractions du livre, ici.