L’abrupt présent. Un week-end près de Calais, une ville dont le nom évoque un verbe conjugué à l’imparfait ; un plein d’essence dans une station service, l’odeur nauséabonde qui y règne, qui cherche peut-être à suggérer l’essence même de ce qui nous fait avancer ; une station plantée là sur la chaussée de droite, irréelle dans ses formes et dans ses couleurs, entre la ville, l'autoroute, la mer, en bordure du Temple. J’y abreuve ma voiture, qui boit sans avoir soif ; je hais les endroits qui n’existent que pour leur fonctionnalité. J’entre dans le magasin pour payer le plein et la rançon, regarde les rayons, me demande pourquoi ils souhaitent absolument faire manger ma voiture aussi. Une femme obèse entre sans saluer celui qui, devant moi, ne sert plus de pompiste; elle file droit au rayon des alcools et prend une bouteille de rosée à la main ; elle la regarde pour la rassurer, la serre contre elle comme on prend soin d’un enfant malade. Elle sait sûrement qu’elle ne vient déjà plus chez eux par hasard.
Elle est obèse ; elle n’est pas jolie ; elle porte un pull rose. Obèse. Pull rose. Bouteille de Rosé. Obèse. Pull rose. Bouteille de Rosé. Obèse. Pull rose. Bouteille de Rosé. Obscène. Pull bouteille de rosé. Overdose. J'ai tellement peur de deviner le sens de la vie qui sévit ici. Tellement peur que cette bouteille soit son carburant à elle. Tellement peur.
Je suis au centre du nouveau centre, la tête ivre du panorama, vêtu d’une toge, si vous voulez bien m’imaginer comme ça. Je passe ma matinée au forum, si vous voulez bien me laisser l’appeler comme ça. Je n’y vois plus de place publique, juste des parkings sans fin qui ne s’embarrassent même plus de cacher leur finalité ; je cherche des yeux -sans le trouver- un lieu pour échanger ou marchander, traiter d’affaires politiques, être aujourd’hui, rêver demain. Je cherche en vain à admirer les complexes architecturaux, mais tout s’affiche au travers de la pauvreté des bardages métalliques, des panneaux criards, des mélodies hypnotiques, des portes automatiques, des cartes plastifiées ; des vies falsifiées. Léthargie de l’esprit créatif, fin des espoirs sur la fresque du savoir, les frises de la beauté ; plus de galerie d’art, ni de bibliothèque. Et toutes ces statues, plus humaines que jamais. J’en perds mon latin. Le forum tout entier n’est qu’un seul et unique Temple. De la consommation. Toute son architecture signifie d’une manière atrocement réaliste les raisons mêmes de sa construction.
Je remonte en voiture. Cette femme ère en moi, il faut que je la libère, ici ou là, ici en l'occurrence. Dans son pull rosa rosa rosam, rosae rosae rosa.








