lundi, août 28, 2006

EXTRACTIONS-QUARANTE-DEUX

William Burroughs
Edition originale, Naked Lunch, 1959
Le festin nu - Editions Gallimard, 1964


"Le cri jaillit de sa chair, traversa un désert de vestiaires et de dortoirs à soldats, et l’air moisissant de pensions saisonnières, et les couloirs spectraux de sanatoriums de montagne, l’odeur d’arrière cuisine grise et grognonne et graillonnante des asiles de nuit et des hospices de vieillards, l’immensité poussiéreuse de hangars anonymes et d’entrepôts de douane – traversa des portiques en ruine et des volutes de plâtre barbouillé, des pissoirs au zinc corrodé en une dentelle transparente par l’urine de millions de lopettes, des latrines abandonnées aux mauvaises herbes et exhalant des miasmes de merde retournant en poussière, des champs de totems phalliques dressés sur la tombe de nations moribondes dans un bruissement plaintif de feuilles sous le vent – traversa encore le grand fleuve aux eaux boueuses où flottent des arbres aux branches chargées de serpents verts, et de l’autre côté de la plaine, très loin, des lémuriens aux yeux tristes contemplent les rives, et on entend dans l’air torride le froissement de feuilles mortes des ailes de vautours… Le chemin est jonché de préservatifs crevés et d’ampoules d’héroïne vides et de tubes de vaseline aplatis, aussi secs que l’engrais d’or sous le soleil d’été…"

READ DURING WEEK 31&32/06
Les autres extractions du livre, ici.

ENGLOUTI


Sept heures du matin, 1850 mètres d’altitude. Toute la vallée a disparu, à se demander si elle a jamais existé. Peut-être est-elle chaque matin le fruit de ma propre imagination, peut-être ne s’offre t’elle à moi qu’à partir d’une certaine heure, dématérialisation complète la veille pour se rassembler le lendemain avant les premiers rayons ; mon réveil aux aurores l’a-t-elle pris de vitesse, et est-ce cachée derrière la brume qu’elle réagence fébrile ses molécules comme une danseuse de l’alcazar entre deux levés de rideaux nocturnes ?
Dans la brume matinale, je découvre l’expression incomplète des pins, des sapins, des mélèzes, des épicéas, formes noirâtres qui se découpent seules en pointillés dans l’immensité d’un verre de lait. Et toutes ces fleurs sauvages dont je ne connais que les couleurs. Le village en contrebas n’existe plus pour l’instant, comme tous ces villages enfouis sous l’eau des barrages où nagent encore ce matin, et pour encore longtemps, les souvenirs de gens qui ont laissé derrière eux les pas qui marquaient leur quotidien, les ombres sépia de leurs ancêtres, les songes immobiles des murs des bergeries, le sourire serviable d’une boulangerie, la charité d’une fontaine, les pas de danse des ruisseaux, les ruminements des rousses vaches tarines, les échos de leurs clarines, et le son perdu du frottement des ailes de sauterelles amoureusement noyées dans les lacs artificiels.
Un dense rideau de pluie rompt toute habitude avant que je n’en prenne, m’aidant ainsi à étalonner une millième fois la sensation de mes propres sensations ; m’élever, tel un poisson rouge qui se rendrait compte qu’il y a de l’eau dans son bocal. Je vide seul l’eau de celui dans lequel on attendait que je me noie, avide d’en découvrir ne serait-ce qu’instinctivement les contours indistincts.

Dans nos secondes ultimes de vie, les derniers instants lagunaires d’un cerveau en pleine autarcie laissent-ils apercevoir aussi les frontières inconnues du verre, d’un lac, de l’univers, sans aucune retenue ?


[Intra-Muros] [19]

EXTRACTIONS-QUARANTE-ET-UN

Walter Tevis

Loin du pays natal - Editions Denoël, Présence du futur, 1982


"Séjournant ici, dans les limbes, j’ai découvert que je pouvais revenir apporter des changements à ma vie passée. J’ai calculé qu’il s’est écoulé dix-sept ans depuis le jour de ma mort à Columbus dans l’Ohio. Il y a environ deux ans que j’ai appris à retourner vers différents moments de mon existence pour les rectifier. C’est une tâche difficile, mais gratifiante. Et à quoi d’autre un mort pourrait-il s’occuper ?"

READ DURING WEEK 29&30/06
Les autres extractions du livre, ici.

dimanche, août 20, 2006

PHARMACOLOGIE


Il me demande une nouvelle fois si ‘Monsieur’ souhaite reprendre une cigarette. Le décalage est flagrant entre ses yeux bridés, sa peau sans teint ni couleur vraiment définissables, et son français impeccable de sommelier au Clarion. Mais dans les rêves, j’ai appris à ne plus me poser de questions. Je refuse son offre d’un mouvement explicite de la tête, qu’il copie immédiatement en me souriant. Au bout de ces quelques heures passées ensemble à errer dans Shanghai, je me suis habitué à sa présence épisodique, sans même chercher à comprendre avec quelles rues coïncident ses apparitions. Jamais là pour m’indiquer où trouver l’équivalent d’une pharmacie, toujours là pour m’empoisonner la vie. Au sens propre, comme au sens figuré.
La porte est grande ouverte et la petite vieille semble somnoler, les mains posées sur sa tête, la chevelure longue et grisonnante baignant sur le comptoir rouge vermeil. Son visage est ridé, des marques profondes dont je vous ménagerai la description, que je préfère appeler rides de peur de leur trouver leurs vrais noms ; elle est méconnaissable, même pour l’inconnu que je suis ; sens défiguré. J’ignore si elle s’exprime aussi bien en français que mon porte–cigarettes, resté accroupi devant l’entrée. Je la sais sentir ma présence bien qu’elle garde pour l’instant les yeux fermés. Tous les meubles de la pharmacie sont de ce rouge vermeil qui semble si bien rappeler qu’ici on combat la maladie ; des étagères et des casiers courent sur les murs et disparaissent vers le plafond que je n’arrive pas à distinguer, car deux bandes noires sont venues s’incruster en haut et en bas de mon champ de vision, et mon rêve est désormais sous-titré en polonais. Ou en Hongrois. Ou une langue dans ce goût là. Ce marché privé de la guérison collectionne bon gré mal gré des bocaux au verre opaque et épais, et une nouvelle fois je n’ose m’avouer le nom des formes organiques humides ou desséchées, filandreuses ou grotesquement patatoïdes, immobiles ou animées, moulues ou démoulées, même si les bocaux posés au sol dans l’entrée contiennent à l’évidence des araignées, des rats, des chenilles, des larves grillées, ou encore des pièces de rechange pour corbeaux désemparés. Des serpents. L’œil droit de la vieille ne s’ouvrira jamais. A y repenser maintenant, peut-être était-ce le gauche.
Dans une langue que j’entends pour la première fois, elle semble me dire que mon état a empiré. Elle m’observe et semble admirer sur mon front, mes joues, mes bras, des cicatrices qu’elle seule peut voir –même si je n’ai plus rien à cacher- ; des cicatrices anciennes qui se sont refermées, et des balafres récentes dont l’état ne cesse de se détériorer. Elle pose ses mains sur ces tracés imaginaires, elle qui a le don de projeter sur l’extérieur de mon corps ce qui s’y passe à l’intérieur. Les bocaux disparaissent un a un, il n’en restera bientôt plus aucun. Je lui parle de toi, lui demande des comprimés à base de toi, ou une tisane à tes extraits. Désespéré, je lui montre ta photo que j’ai déchirée dans ton passeport. Elle me sourit, comme pour me laisser comprendre que je ne suis pas le premier. Pas le premier à souffrir de toi. Ou pas le premier à souffrir de ça ? Mes jambes s’affaissent, elle se dirige vers l’arrière boutique et éteint son magasin en effleurant du regard un interrupteur. Dans la fraction qui précède le noir absolu, j’entraperçois, épinglée au mur, une photo de moi.

A quelle heure de ce rêve étais-tu toi aussi passée par là ?


[Intra-Muros] [18]

jeudi, août 17, 2006

EXTRACTIONS-QUARANTE

Antoine Volodine

Des anges mineurs - Fiction & Cie, Editions du Seuil, 1999


"Sophie Gironde S’accostait à moi, rien de funeste ne surgissait, rien ne venait soudain nous séparer avec violence et, tandis que nos respirations s’unissaient, je pouvais sentir, à travers l’étoffe quand il y avait entre nous une épaisseur d’étoffe, la disponibilité de sa peau et même, rendant secondaires les harmonies physiques, la disponibilité de sa mémoire, car nous étions, le temps d’une vacillation, posés à la margelle des mots, ne disant rien et ensemble frissonnant, comme prêts à aller mentalement de l’un à l’autre."

READ DURING WEEK 27&28/06
Les autres extractions du livre, ici.

mercredi, août 16, 2006

PEAU-AIME-(25)

Parle moi des naufrages,
qu'on va faire à nos frais.
Tes soupirs, ton corps sage,
et tes mains apeurées.
De cet amour indolore,
puisqu'il n'a pas commencé.
De la culpabilité,
de la légitimité,
de mes baisers sur tes épaules,
à l'ombre d'un saule. Eploré.

Impassible, la saison sèche se dessine.
Intengible, la morte scène des passés.

Et nos présents,
des futurs proches.
Equidistants, maintenant.


[Question de temps] [Voiker]

SAME-PLAYER-SHOOT-AGAIN


Eté meutrier. Et puis...
Reprise des activités neuro-électro-toxiques ce jour.
Poster. Sans timbre ni trompettes. Juste des textes, des idées.

Souvenirs épars, intenses, précis,
extraits d'un présent déjà si cruellement absent.

Je l'ai vu, le dragon; je me souviens de son parfum, effluves de tulipe bleue.
Dans une chapelle, un piano à queue, Raphael, chanson pour Patrick Dewaere.
Il m'a brûlé. Mes doigts pleuraient.
Flammes qui brûlent et me consument à l'intérieur, à jamais.

A jamais.

dimanche, août 06, 2006

PEAU-AIME-(24)

Parfois quand je respire à fond,
Je sens pointer une douleur.
Peut-être un cancer du poumon
Qui prépare mon heure avant l’heure.

Plaçant une main sur ma poitrine,
Rêvant que ces doigts fussent les tiens,
J’espère encore mais je devine,
Las, qu’il n’en sera jamais rien.

Une insolente lucidité
Plus douloureuse que ma douleur
Dont je hais la rapidité
A détruire l’esquisse du bonheur.

J’effleure le mur peint à la chaux
D’un doigt hésitant, indécis,
Et j’en ressens tous les défauts
Qui me renvoient à qui je suis.

Vivre sans toi ; intempéries.
Mourir sans toi. Instant terrible.
Je ne sais de ces deux tueries
Laquelle sera la plus pénible.

Table blanche, ronde ou carré,
Un dernier petit-déjeuner ;
Je te lirai tous ces poèmes
Qui ont la chance que tu les aimes.

Et tournant la page au matin,
Tu oseras me dire enfin
L’endroit d’où provient ce doux leurre :
De mes poumons ou de mon cœur.

[Douleur] [Voiker]

vendredi, juillet 28, 2006

STAND-BY

Sur le départ, pour un peu plus tard, aujourd'hui. Dans la nuit d'aujourd'hui.
Des vacances au hasard; des lieux, des gens.

Tester l'évidence; reste-t-il des gens capables de sortir de leur château fortifié ? Le monde s'est-il définitivement arrété, les yeux au fond des caddies du supermarché ? Restent-ils des gens capables de ne pas prendre les autoroutes ? Qui sont ceux qui dorment encore dans les hotels en face des gares, une vieille peinture effacée de Dubonnet ou Michelin sur le côté, maquillage d'une vieille artiste dans une salle qui l'a oubliée ?

J'attends beaucoup de moi.
J'essaierai d'être ici et là, je posterai ce que je peux.
Pas une question de temps; une question de choix, laissés aux soleils de l'errance.
Et puis cueillir une tulipe sur le bord de la route, un jour, même en été. Et voir un dragon, en vrai, pour de vrai.

mardi, juillet 25, 2006

DE-GARES-ET-D'ENCENS


Ce qu’il me manque encore parfois aujourd’hui, -puisque l’on finit toujours par ne jamais s’habituer à son absence, à l’absence- c’est l’odeur et les formes, brumeuses et incertaines, de l’encens qui se dégageait de sous le corps monstrueux et puissant des locomotives quand elles envahissaient ou quittaient les gares. Cet encens servait, j’en suis sûr, à abriter certains regards, à en faire naître d’autres, plus fins, des regards pour avouer les émotions du départ, des regards hagards, hachurés de contradictions, de non-dits, de déceptions, début ou fin d’une histoire, l’un s’en va, l’autre s’égare, s’efface lentement, s’enfonce en lui-même. Sur le quai de la gare. Parfois jusque sous la gare.
Je crois en l’existence d’une confrérie secrète qui comprend le cœur de certains irréductibles ; qui s’affaire à faire en sorte que la non ponctualité des trains remplisse ce rôle longtemps tenu par l’encens qui s’échappait des trains, laissant dans les secondes incandescentes, disponibles et incertaines de l’imprécision du temps, la possibilité de se dire encore des choses, ou de s’imaginer se les dire déjà ; des fenêtres intemporelles ouvertes pendant quelques instants encore, qui précédent l’avalanche incontournable des séparations irrémédiables, irrévocables, irréparables ; des retrouvailles irrésistibles, irréversibles, irréelles, et les plus belles, les rencontres irrationnelles. Emergence, dans l’immédiateté, d’un nouveau monde, qui disparaît presque aussitôt dans l’urgence imposée de s’en tenir aux cadences programmées des voies ferrées.
Razant les bordures, certains emmènent en voyage leurs maux, qu’ils trainent en eux, éreintés. Certains se transforment lentement en fardeau au fur et à mesure de leur progression sur le quai. D’autres partent sans raison, s’imaginent partir pour une bonne raison ; arriveront avec une autre. Plus belle. En trouveront d’autres au cours des conversations…D’autres encore reviendront, en silence ; à tord ou à raison. D’autres ne reviennent jamais. Il n’y a pas que les trains qui déraillent. Il y a les gens aussi.
Je suis assis, dans un train immobile ; un wagon désaffecté qui m’emmène vers la permanence du nouveau monde ; toutes ses fenêtres sont brisées. Air frais.



[Intra-Muros] [17]

lundi, juillet 24, 2006

DEFINITION-DE-L'ADVERBE





Eperdument

samedi, juillet 22, 2006

FUTUR-INTERIEUR


Tu sais, -non, tu ne sais pas, c’est juste un effet de style, une manière à moi de me rassurer, parce que c’est moi qui ne sait pas, en fait, tu sais : quand je te parle pendant ces heures, assis si près de toi, que tu m’écoutes, que je lis dans tes yeux des choses qui me font croire que tu comprends, partages, anticipes, voyages, des choses qui ne me font croire en rien du tout en fait, des choses qui me laissent croire, elle est là toute la beauté de tes yeux – tu sais, assis dans les douves avec toi, à relire tous les deux ces lettres qu’on s’écrivait il y a tellement longtemps, il y a un siècle ou deux, je partage avec toi des instants de sensation que je n’ai jamais connus, que personne d’autre en moi n’a jamais connus, que personne d’autre, en dehors de toi et moi, ne connaîtra jamais ; je sais enfin qui je suis, et tes yeux me disent que tu sais qui tu es.
Ce n’est pas le contenu des lettres qui est douloureux à lire, malgré les larmes qui sont encore en train d’y sécher ; c’est notre complicité passée qui s’en dégage, qui voulait dire tout autre chose que de l’amitié. Moi je le savais.
Tu sais, assis dans les douves à relire toutes ces lettres, à regarder ton visage marqué par tout ce temps que nous n’avons pas passé ensemble, je pense à ces hivers où je n’étais pas là, où nous ne savions plus que nous existions l’un et l’autre, et j’ai presque envie de hurler quand au détour d’une phrase, tu me l’écrivais, que je n’étais pas là, que tu t’étais débrouillée. Peut-être le hurlais-tu.
Conditionnel Printemps, plus-que-parfait de l’été, automne du subjonctif, prétérite des hivers passés. Tu sais, assis seul dans les douves, une fois que tu es partie rejoindre ta réalité, j’invente des nouveaux temps pour parler de toi, de nous, et essayer de nous conjuguer. Et puis il y a celui que j’appelle futur intérieur, et c’est pour un temps la seule façon qu’il me reste pour t’exprimer. Tous les verbes sont au présent, mais on ne s’en sert que pour parler de choses qui n’arriveront jamais. Parce que tu as compris trop tard que tu m’aimais. Tu ne me l’as pas dit, je sais – et là c’est un effet de style qui ne va pas pour me rassurer- mais j’ai tellement peur que ce soit ta manière de penser ; ta manière d’éviter de devoir confronter un jour les deux réalités.
J'ai presque envie de me couper les doigts quand je me mets à écrire comme ça.



[Intra-Muros] [16]

jeudi, juillet 20, 2006

PROPENSION


Je voudrais que tu me regardes, et que tu m'écoutes jusqu'à la fin dans les yeux. Je voudrais te parler de quelque chose d'important pour moi. Te parler de la propension des choses, cette faculté enfouie en elles, qui fait que ne leur arrivent finalement que ce qui pouvait leur arriver. Leur arriver de mieux ; puisque c'est leur configuration innée, au départ, à l'arrivée. Puisque. Je ne veux pas te parler du destin, que je laisse aux crédules en festin; je veux te parler de la force latente des choses, leur avidité, leur désir immodéré et muet de se rendre vers où leurs sens se tendent, quand quelque chose ou quelqu'un leur délie les mains pour les libérer. J'irai même jusqu'à t'avouer croire en l'émotion des choses.
Je me souviens, enfant, de ce crayon et de cette gomme ; mon sourire triste et entendu quand, bien avant d'avoir actionné ce doigt qui sert à lancer une bille, je regardais la gomme, sachant déjà bien qu'elle n'irait pas bien loin. Le crayon, lui, m'attendait là, il était prêt à accepter le contact avec mon doigt, il était prêt à partager la complicité de celui qui saurait se rendre compte qu'il n'était pas seulement fait pour t’écrire, qu'il était bien plus heureux à rouler sur la table, maintes et maintes fois, et qu'il pourrait même se permettre des variations musicales pour exprimer sa joie, table en métal ou table en bois, chutes verticales, rebonds et silence terminal à plusieurs mètres de moi. J'applaudis. Et toutes ces étoiles, ces cercles, ces gravitations qu'il dessinait sur la persistance de mes rétines quand je lui donnais l'impulsion sur un côté. Nous étions faits pour nous entendre ; j'admirais ses fantaisies, aux antipodes de ce que les autres attendaient, résignés, de lui, et il me le rendait bien. Ce crayon, je l'ai ressorti récemment, après un long sommeil de vingt ans. Il tremblait entre mes doigts.
Si tu me regardes toujours, …, si tu me regardes toujours, je dois t’avouer qu’en fait je voulais te parler de ma propension à t'aimer. Mais là, c'est toi qui m'expliqueras. Pourquoi. Pourquoi toi, et pourquoi moi.


[Intra-Muros] [15]

mercredi, juillet 19, 2006

PEAU-AIME-(23)

Seul depuis si longtemps
Peau brulée par les rayons ardents
Dérivant dans l’éternité du temps
Et les cheveux bousculés par le vent
Il meurt
Enfin la vie
Il a quitté le désert pour les eaux pures
Il est tombé à genoux, poings serrés
Déchainé
Enfin la liberté
Nul ne saura jamais
Que le lieu de son départ
Est le cimetière des autres
L’âme libérée, les yeux sans reflets
La bouche ensablée prononçant ton prénom
La main crispée sur ton seul souvenir
-tu es loin-
Enfin te retrouver
Il réfléchit pour la dernière fois. « Je suis moi »
Mort paisible de celui qui t’aimait

[Mort désertique] [Xavier pour D.] [19 mai 1985 - 21h] [2/2]

PEAU-AIME-(22)

Plus profond encore
Mes oreilles bourdonnent
Je me noie
Les yeux ne pleurent pas
Les sentiments ne sont plus là
Je me noie
L’eau est bleu pâle
Le monde est trop calme
Je me noie
J’abandonne enfin, j’attends
Dérive lente dans cet océan
Pour la dernière fois
Enfin je suis nature, unité
Depuis si longtemps que je te voulais
Maintenant je te vois
Baisers salés

[Noyade] [Xavier pour D.] [19 mai 1985 - 21h] [1/2]

mardi, juillet 18, 2006

METEO-MARINE


De toutes ces cartes routières, d’état major, dont les valeurs des distances sont savamment calculées, aucune ne m'a laissé le moindre début d'une émotion, ni même la mémoire d'une impression. Des autoroutes numérotées aux chemins vicinaux qui s'effacent, maudits, dans les blés, chercher le chemin le plus court d'un point à un autre ne m'a jamais vraiment intéressé. Ces cartes mortes ne me font sourire encore que lorsque posées sur la chaleur du capot avant, un coup de vent les fait danser dans l'énervement de celui qui sait trop bien qu’il est perdu depuis longtemps. Les cartes figées ne m’intéressent plus. Il n’y a rien à en tirer; ni la température, ni le temps que j'y ferai : anticyclone, calme plat, ouragan, dépression de type A…Je sais, je dois remercier la météo marine de m’avoir avoué qu'elle est pour quelque chose dans ce moi que j’ai fait. De m'avouer qu'elle m'a toujours hypnotisé, depuis sa sirène sur un rocher, m'enivrant d’informations écopées sur l'écume des vagues par des escadrilles de poissons volants, d’hippocampes, de requins marteaux et de crustacés. Je sais très bien comment elle s'est jouée de moi ; charmé je le suis encore par ses formes poétiques dans lesquelles mon essentiel s’est laissé prendre au filet; Manche Est, Manche Ouest, Golfe de Gascogne, Baie de somme. Faraday, Shannon; Forties, Viking, Dogger, Fisher; le nom des vents, ceux des courants, rapides ou lents. Tous les mouvements de ses mouvements. Quand un peu plus loin, au large, la température plus élevée de la mer facilite l'écoulement du vent ; quand d’un cap à l’autre, les flux incessants parfois s’accélèrent aux yeux des passants. Et tes cambrures ondulés où l'on retrouve un vent plus régulier mais plus fort de 1 ou 2 degrés Beaufort. Et la brise de terre la nuit. Quand je t’écoute me parler comme ça, tu m'immortalises dans tes courants, me pulvérise et me noie un instant, dans tes rouleaux faits d'eau salée, d'étoiles de mer, de vestiges divers et variés extirpés aux bas fonds sablés.
Comment pourrais-je t’en vouloir ? Tu as ce don si unique de ne jamais te reproduire à l’identique.


[Intra-Muros] [14]

EXTRACTIONS-TRENTE-NEUF

Walter Tevis
Edition originale, The Steps of the Sun, 1982
Le soleil pas à pas - Présence du Futur, Editions Denoël, 1983


"Il est dans la galaxie des beautés que l’esprit humain ne peut qu’effleurer et frôler avant de devoir se retirer. Il est des couleurs et des courbes auxquelles ne sont pas préparés nos yeux et nos nerfs de descendants d’amibes des tièdes océans primitifs. J’avais dû détourner le regard."

READ DURING WEEK 25&26/06
Les autres extractions du livre, ici.

dimanche, juillet 16, 2006

FIN-DU-MONDE


Si vous vous promenez un jour dans les rues de Laon, vous accrocherez votre regard sur ce panneau qui somnole à l’ombre de la cathédrale, près de la petite place centrale : ‘Musée – Hospice – Clinique’ sont les trois mots qui, les uns sous les autres, se suivent, mais ne se ressemblent pas. Apparemment. Je vous dis ‘vous’, mais je te dirais ‘tu’ dorénavant. Suis donc le chemin, et perds le en chemin, tu verras, on y arrive facilement.
L’entrée de l’hospice est gratuite, et tu ne trouveras aucun guide pour te commenter les tableaux. Ni même de plaque, de titre, de date. Tout cela fait encore défaut. Toutes les statues en droit de s'y retrouver abritées sont bien là, elles aussi. Diriges-toi alors vers la plus silencieuse de toutes les pièces silencieuses, et en poussant légèrement la porte de celle dont transpire l’impatience laissée par les derniers membres de la famille de vider les lieux, et d’en vider la pièce de tous ses meubles horribles et vieux, tu verras dans la pénombre balbutiante d’un store malmené par un léger vent d’ouest, une petite vieille accrochée au mur. Tu lui donneras, disons, quatre cent ans. La sonate d’automne qui s’échappe de ses lèvres figées n’est ni facile à entendre, ni facile à écouter. Seule la concentration dans ce camp te permettra, avec tes bonnes intentions, immobiles, d’identifier plus qu’un bruit lancinant que tu prenais pour le passage éternel et répétitif d’un diamant sur un même microsillon rayé. Dans la moiteur de l’été, quand la dernière infirmière est partie, et que l’endroit semble laissé à l’abandon, entre les gémissements des portes et de ceux où celles qui les poussent, tu transcriras, comme moi, ceci :
« Avant la fin du monde, je voudrais me lever frais, dispo, léger, juste une fois, juste un matin, ce matin là de fin du monde. Avant la fin du monde, je voudrais déguster dans l’air frais, dispo, léger, quelques croissants, beurrés et de mûres mures confiturés, puis m'enivrer éperdument de melons juteux et craquelés, comme un iguane immonde. Avant la fin du monde, je voudrais goûter l’éternel de la perfection risiblement assouvie, arrêter de faire de moi des confettis, et pouvoir t’écrire des poèmes dépassant ceux de Jules Supervielle, pas beaucoup, ni trois, ni deux, juste un, mon premier dernier poème d’une matinée de fin du monde. Avant la fin du monde, je voudrais te prendre la main, errer dans la lavande, pouvoir me dire que j’y suis parvenu enfin, prendre le pouls au bout de tes doigts, si fins, du monde. Avant la fin du monde, je voudrais juste savoir si celle-ci se produira en plein jour ou de nuit, parce que je veux être réveillé et sûrement pas couché au lit, si c’est une nuit de fin du monde. Avant la fin du monde, je veux nous entendre nous dire -je t'aime-, et que ces mots s’incrustent à la fin de la bobine, celle du film du monde. Avant la fin du monde, je veux pouvoir me rappeler toutes ces treizièmes heures, toutes celles que nous avons passées ensemble en ce bas monde. Avant la fin du monde, je veux m’être brûlé les rétines dans tes yeux, et t’avouer ridicule que c’est peut-être aujourd’hui, la fin du monde. Avant la fin du monde, je veux apprendre par cœur toutes ces lettres que tu as oublié de m’écrire, toutes ces lettres que tu as oublié m’avoir écrites, pour les réciter sans fin, à tout le monde. Avant la fin du monde, je veux que tu sois mienne, et la mienne, ma fin du monde. »
Tu te réveilleras à l’aube, et la petite vieille se sera endormie, la tête penchée sur un côté, celui que tu voudras. Posé sur la couverture qui lui recouvre les jambes, son amant. Photo écornée et jaunie.


[Intra-Muros] [13]

jeudi, juillet 13, 2006

DISTRIBUTEURS


Je me souviens de mes souvenirs, et eux aussi se souviennent bien de moi ; ils m’attendent à l’affût dans les recoins de ma mémoire, jaillissent sur mon chemin quand l’inconscient fait la boussole dans mes pensées. Je suis heureux de les rencontrer, ils me procurent apaisement et m’aident à relativiser ma présence dans ce parc ce midi. Le souvenir d'un rêve ancien. Que je faisais. Il y a si longtemps. J'étais dans le petit jardin ombragé de ma grand-mère paternelle, accroupi dans l'allée maigrichonne, parmi les arbustes enlacés et les fleurs mal agencées, entre deux parties de dames avec mon grand-père. Les pieds métalliques dans la terre, un petit robot, pas plus grand qu'un vase, de couleur jaune-orangée, des reflets argentés; des yeux qui roulent. Je le sais là pour exaucer n'importe laquelle de mes idées. Sans qu'il n'ait besoin de me parler. Nos rôles sont bien distribués. Au réveil, une intense sensation de bonheur. Mon premier robot distributeur.
Errer dans les rues, se rendre à un distributeur automatique, et de là chercher des yeux le prochain. Après l'avoir fait d'un extrême à l'autre, j'aurai probablement pu traverser Tokyo à pied d'une extrémité à l'autre, peu importe la direction ou le point de départ que l’on choisira de façon arbitraire: un parcours fléché, solitaire, nul besoin de faire composter son billet, ni même de consommer, au choix, celui du hasard -même si vous conviendrez qu'il est quelque peu arrangé par les petites camionnettes qui viennent remplir les machines le matin: des boissons chaudes, des boissons froides, des revues pornographiques, des sandwichs, des piles, des CD… et tant d'autres babioles futiles que j'ai oubliées. Des cigarettes. Il y a peut-être plus de distributeurs que de voitures en surface à Tokyo. Elles sont appelées 'Machine Automatique de Vente'. J'appelle ça avoir le sens du concret: la machine est là pour vendre, et non pas pour distribuer. C'est peut-être cette brèche dans la manière de définir clairement les choses qui fait que les nôtres sont toutes saccagées.
J'ai posté ce matin à L'INRI divers plans et brevets de machines symptomatiques, attributeurs traumatiques, et j'attends maintenant, au vent calme de l'ennui qui souffle sur la terrasse, que la police vienne me chercher. Pour quelque asile faiseur de bien, pour Sainte-Hélène, exil lointain. Nul ne me laissera installer dans les rues mes grandes armoires métalliques qui vous propose de somptueuses galaxies pour vous y évader, moyennant le prix du danger, des embarcadères que l'on fait pousser la nuit avec de l'eau oxygénée, qui vous emmène où vous voulez, ou vous y ramène si vous le voulez; des réverbères; pour vous y retrouver. Qui vous propose de vous regarder dans la glace sans y voir toujours cet étranger, qui vous propose de changer d'espèces, si vous vous laissez d'abord vacciner. Contre la rage que vous portez.
Je garde quand même un petit espoir, pour la machine qui saura vous changer les idées. C'est peut-être la seule qui pourrait me sauver.
En attendant, les plans du petit robot, je me les garde. Pas vous ?


[Intra-Muros] [12]

EXTRACTIONS-TRENTE-HUIT

Kurt Vonnegut Jr
Edition originale, Cat’s Cradle, 1963
Le berceau du chat - Editions du Seuil, 1972

Et je me rappelai le Quatorzième Livre de Bokonon, que j’avais lu intégralement la veille. Le Quatorzième Livre est intitulé « Existe-t-il, pour un Homme Réfléchi, une Seule Raison d’Espérer en l’Humanité sur Terre, Compte Tenu de l’Expérience du Dernier Million d’Années ? »
Le Quatorzième Livre n’est pas long à lire. Il consiste en un seul mot : « Non. »



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Les autres extractions du livre, ici.