jeudi, septembre 28, 2006

LE-CLOS


Bicarbonate de mémoire, dioxyde de confusion, bromure de souvenirs, émulsion des émotions, sulfate des mots, permanganate des sens, classification périodique des éléments sentimentaux, tableau désordonné des impressions présentes et passées. Passablement dépassé par les événements. Soleil couchant, puis couché, dans la cour intérieure en vieux pavés du Clos Saint-Jacques, pavés scellés depuis des temps immémoriaux et qui parachèvent toute l’intimité que l’on peut ressentir en ce lieu, tapie dans les coins, à tous les niveaux.

Entre les pierres dont le temps a bombé l’agencement qui se voulait régulier, pousse une fine herbe que les pas des invités n’arriveront pas à effacer et qui fait ressortir la forme spécifique de chacune d'elles, mettant en relief l’incroyable unité née de leur juxtaposition. Cette cour traversera encore longtemps le temps; même si la nature tente de prendre le dessus ; tout comme la vie quotidienne qui ensevelit systématiquement les instants; tous ceux qu’elle crée pourtant elle-même. Ce soir, chaque souvenir est un pavé. Et chaque invité, un pavé; de souvenirs.

La cour humide scintille dans la nuit, sous la fraicheur apaisante d’une fine pluie de minuit. Reflétant les visages, les intonations et les postures oubliées de tous ces camarades que je retrouve à présent, sous la lueur diffuse des bougies traçant au sol des directions insolites à des retrouvailles de vingt ans. Dans la chimie des relations humaines, dans l’alchimie des correspondances, la symbolique du lieu et du temps arrêté sur hier, je détruis les souvenirs qui auraient peut-être pu survivre encore comme tel, pour réinjecter leur essence dans le présent. Je me sens flamboyant à l’intérieur, me rendant compte qu’ils n’ont pas vieillis ; je les replace simplement sur le haut d’une pile alourdie par les couches successives de ma vie, tels qu’ils étaient. Tels qu’ils seront à jamais.

Elle est là, au milieu de la cours, figée dans l’éternel, statue dans le jardin de mon imagerie personnelle. Je m’approche d’elle, je tremble autant qu’elle. Même si cela se voit peut-être un peu moins chez moi ; le temps a commencé à la rattraper, moi qui n’en suit encore qu’à m’y préparer par tous les moyens. Inimaginables. Ses yeux bleus se posent sur les miens ; comme quand j’assistais à son cours de français, je me sens surexposé par l’intensité de son regard, qui parle de lui-même. Elle a pris le temps de me lire avant ce soir. Elle me demande ce que je souhaite dire quand j’écris. Je lui parle de redéfinition des évidences, et je lui parle d’Amour. Elle m’assoit sans transition sur un rivage de sa vie ; juste un bouquet de mots choisis pour me parler de cet amour intense qu’elle a connu quand elle avait trente-six ans. Intense, si intense, trop intense. Feu de paille. Je lui parle de celui qui me consume, la relation immédiate et exacte avec cette femme que je connais -je pense- depuis trois cent ans. Et pour déjà encore au moins aussi longtemps. Je lui dis que l’amour pour moi est un feu de forêt. Elle me sourit. Si vraie.

Dans cette cour.
Cette cour qui traversera encore longtemps le temps.


[Intra-Muros] [24]

jeudi, septembre 21, 2006

FOOT-KILLING-TIME



Je prends mon pied au bureau.
21 septembre 2006, 13:33


[Recadrage] [3]

jeudi, septembre 14, 2006

PANDORA-POINT-COM



Issu du Music Genome Project.
Pandora est un incontournable désormais.

HUGO


C'est au numéro 47 de la Eekhoutstraat, petite rue discrète qui mène au Beffroi de Bruges, que vivrait encore Hugo Van Herck. Beaucoup le prétendent à moitié fou. Tous ceux qui le prétenderont ainsi, aussi. La maison est un peu austère, pignon à gradins du XVIIème siècle ; les briques noircies de la façade s’éclaircissent très légèrement sous les croisées des fenêtres. Son appartement de caractère reproduit très exactement les traits du sien : un subtil arrangement poli par le temps qui associe, sans faute de gout, les formes les plus humbles de la convivialité et de la sobriété. On se sent bien entre ses murs ; combien sauraient vous dire, après quelques heures passées chez lui, quel fut son passé, en eut-il eu un… Hugo savait si bien rester cet inconnu assis à son piano toute la nuit; je veux croire que chaque morceau qu’il jouait pendant la soirée était l’expression même de l’un de ses multiples passés ; qu’il nous racontait des pans entiers de vies en tournant les pages devant lui.
Je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré quelqu’un que je connaisse lors d’une de ces soirées impromptues, proposées aux hasards de la rue, quelques invitations écrites à la main et laissées dans certains bars de lui seul connus ; à une heure donnée, il ouvrait simplement sa porte à ceux qui souhaitaient l’écouter, dans ce chez lui que chacun pouvait si facilement s’approprier. Il jouait de ses doigts jusqu’à plus d’heure, souriait à tous ces inconnus, à toutes ces inconnues, et avait ce don de transformer en mélomane jusqu’à la plus aigrie des âmes perdues. Je me demande encore parfois s’il était artiste ou magicien. Ses notes remplissaient l’air suranné de la pièce comme les bulles peuplant nos flutes de champagne, toujours emplies discrètement par son épouse dans nos moments d’inattention.
Ce que personne ne remarquait, c’est qu’à cette heure de la nuit où demain devient aujourd’hui, Hugo laissait toujours glisser ses doigts sur une gamme ascendante, si bémol mineur harmonique, 5 bémols à la clef, La bécarre. Ce que personne ne remarquait, car les rideaux étaient tirés, c’était ces quelques voisins silencieux et transis qui prenaient place sur l’appui de fenêtre, s’étant absentés de la flèche de métal à laquelle ils passaient leurs journées accrochés, là-haut, au-dessus des façades ; on y retrouvait, invariablement, le Dragon, de la maison du même nom, située un peu plus loin dans la rue ; L’Archer, du 219 sur Gapaardstraat ; le Chien Blessé de la flèche de l’hôtel d’Amsterdam ; L’Ours de l'angle des Halles. Enivrés par les rêveries musicales de Hugo, ils se racontaient ces couples qu’ils ont vu errer près des canaux ; se racontaient leurs murmures ; leurs baisers qui durent.

Jusqu’au matin.


[Intra-Muros] [22]

vendredi, septembre 08, 2006

CERF-VOLANT


J’envie mes deux pieds posés sur le sable, qui souffrent peut-être sous mon poids, mais qui jouissent pour l’instant du privilège d’être redescendus au niveau de la mer. Le ciel lointain se verse sciemment un fond de rosé, le ventre des nuages s’empourpre. Je médite sur la différence entre soir et soirée. Batz-sur-mer.
La plage est largement dévidée. Je ne vois sur son flan sablonneux que des enfants ; même ce couple de vieux, assis près d’un rocher, immobile dans le temps ; leur canne à la main, rêvant de rêver encore. Plus loin, certains marchent, d’autres jouent; d’autres encore.
Une estafette s’est arrêtée près du ponton. Trois pêcheurs s’y affairent à l’arrière, préparant leurs cannes, leurs hameçons, leurs rêves de petit garçon. Des pêcheurs de nuit. Quel genre de poisson peut-on pêcher à cette heure-ci ? Des poissons lune prendront-ils tout à l’heure leur bain de minuit par ici ?
Le phare de l’Ile-Dieu étoile par intermittence l’horizon de manière hésitante. J’aime à croire qu’il est fixe et que c’est l’île qui tourne en rond. Mais je sais bien que c’est moi. Le faisceau de lumière continue de décrire son large cercle ; que cherche-t-il au fond… Certains rochers te raconteront, si tu viens, que parfois la lumière s’arrête sur les oiseaux dissipés, pour les ramener jusqu’au phare, et qu’ils se consument dans son halo comme le font les moustiques dans les flammes des torches que l’on plante dans le jardin l’été.
J’ai laissé cet autre moi dans la voiture, et j’espère qu’il s’est évanoui à l’heure qu’il est. Il a passé la journée au volant aujourd’hui, depuis Arles. Jusqu’ici. S’il était descendu de voiture, il se serait assis sur le trottoir, les yeux dans la mer, les bras reposant écartés, les veines tranchées, laissant filer leur carburant dans deux seaux remplis de liquide de batterie, y créant des précipités de sentiments acerbes, déformés, illusoires. Déchirés. Meurtris. Expression artistique directe des émotions. Sans pinceau. Ma vérité se déversant au fond des seaux.
Le vent se lève, et le cerf-volant qu’il emmène aussi. Courbures lentes puis rapides, verticales, sursauts, cambrures, tracés sur la boucle imaginaire de l’infini. Sa vie qui ne tient qu’à deux fils. Je donnerais tout pour en faire de même avec le fil de tes pensées, le serrer très fort autour de mes poignets, me laisser entraîner, ne plus jamais devoir rembobiner la mémoire que j’en ai ; te sentir vibrer dans mes mains. J’aimerais tant aussi que nous soyons ces deux fils, modestement parallèles, qui s’élèvent dans le ciel, qui guident cette pièce de tissus tellement imprévisible et si belle à suivre; toujours équidistants, toujours dépendants, inséparables, qui parfois s’emmêlent, se démènent, se démêlent, qui s’animent et créent la beauté du mouvement dans l’instant ; matérialisent le vent. Que quelqu’un nous tienne dans ses mains, et nous prenne en main ; quelqu’un de bien, comme le destin.

Au Fil du temps. Au Fil de l’eau.
Le temps qui flotte; Les vagues s’y s’égrainent.


[Intra-Muros] [21]

mercredi, septembre 06, 2006

PEAU-AIME-(26)

Regarder tout ce temps qui passe,
les yeux posés sur la rivière,
attendre un bateau qui passe:
en papier, maladroit mais fier.

Te regarder, que tu ne t'en lasses.
S'embrasser de la même manière.

[Repos] [Voiker]

dimanche, septembre 03, 2006

NARVAL


L’air ambiant, ses bouffées de chaleur matinale, m’avaient entrainé, à demi-somnolent, au-delà des onze heures du matin. J’étais encore assis à la table du petit-déjeuner sur la terrasse, désertée depuis bien longtemps par un couple de touristes hollandais ; servie, desservie puis abandonnée par les propriétaires de ma chambre d’hôtes, partis pour le marché entre deux tintements de cloches du village. La table est blanche et ronde, ou carrée, en fer forgé. Je ne suis que raisonnablement étonné quand une petite escadrille de corbeaux s’y pose, cinq oiseaux noirs formant à sa surface un W parfait. Ou un M, eussé-je été assis de l’autre côté. C’est l’absence de bruit lors de leur atterrissage qui retient mon attention. D’une manière nonchalante, je bascule ma chaise vers l’arrière et, tendant le bras, mime celui qui tourne le bouton d’un transistor pour monter le son. Les claquements d’ailes me parviennent enfin, décalés. Je les regarde un par un, puis les cinq à la fois ; ils sont tous identiques ; peut-être celui du milieu est-il légèrement plus noir ; difficile à voir, difficile à dire. Et difficile à croire.
Alors que je saisis d’une main lente celui du milieu et commence à le soulever, les quatre autres se mettent à me parler de manière simultanée. Leurs voix monocordes s’accordent parfaitement pour me conseiller de prendre enfin mes rêves pour la réalité ; qu’ils ont noté à l’instant que le décalage s’opérait, mais que l’inversion demanderait encore quelques efforts ; que ces efforts doivent œuvrer au détachement irrémédiable de l’inexactitude des autres. Je leur avoue avoir bien conscience que cet été sera meurtrier, crucial, « fatal » tu dirais. Ou glacial : je rêve de partir vers le cercle polaire, me changer en narval, nager sous les glaces avec les épaulards dans une eau purifiée en-dessous des moins deux degrés, oublier la seconde passée et mépriser celle qui vient, me faire harponner par un baleinier et l’entraîner dans les courants marins, avant de finir en pâture aux requins dans le silence bleuté et les ballets sans fin des autres licornes aquatiques.
Je ne t’ai pas entendu arriver ; tu te poses sur une chaise à mes côtés, et entame à voix discrète «invitation au voyage». Une fois la lecture terminée, tu me fais remarquer que mes vêtements sont détrempés.

Les corbeaux se sont volatilisés. Tu me dis que la lettre M, c’est ton mot préféré ; que je saurais jouer du piano, même dans l'eau glacée. C’est ma réalité qui te fait rêver.


[Intra-Muros] [20]

lundi, août 28, 2006

EXTRACTIONS-QUARANTE-DEUX

William Burroughs
Edition originale, Naked Lunch, 1959
Le festin nu - Editions Gallimard, 1964


"Le cri jaillit de sa chair, traversa un désert de vestiaires et de dortoirs à soldats, et l’air moisissant de pensions saisonnières, et les couloirs spectraux de sanatoriums de montagne, l’odeur d’arrière cuisine grise et grognonne et graillonnante des asiles de nuit et des hospices de vieillards, l’immensité poussiéreuse de hangars anonymes et d’entrepôts de douane – traversa des portiques en ruine et des volutes de plâtre barbouillé, des pissoirs au zinc corrodé en une dentelle transparente par l’urine de millions de lopettes, des latrines abandonnées aux mauvaises herbes et exhalant des miasmes de merde retournant en poussière, des champs de totems phalliques dressés sur la tombe de nations moribondes dans un bruissement plaintif de feuilles sous le vent – traversa encore le grand fleuve aux eaux boueuses où flottent des arbres aux branches chargées de serpents verts, et de l’autre côté de la plaine, très loin, des lémuriens aux yeux tristes contemplent les rives, et on entend dans l’air torride le froissement de feuilles mortes des ailes de vautours… Le chemin est jonché de préservatifs crevés et d’ampoules d’héroïne vides et de tubes de vaseline aplatis, aussi secs que l’engrais d’or sous le soleil d’été…"

READ DURING WEEK 31&32/06
Les autres extractions du livre, ici.

ENGLOUTI


Sept heures du matin, 1850 mètres d’altitude. Toute la vallée a disparu, à se demander si elle a jamais existé. Peut-être est-elle chaque matin le fruit de ma propre imagination, peut-être ne s’offre t’elle à moi qu’à partir d’une certaine heure, dématérialisation complète la veille pour se rassembler le lendemain avant les premiers rayons ; mon réveil aux aurores l’a-t-elle pris de vitesse, et est-ce cachée derrière la brume qu’elle réagence fébrile ses molécules comme une danseuse de l’alcazar entre deux levés de rideaux nocturnes ?
Dans la brume matinale, je découvre l’expression incomplète des pins, des sapins, des mélèzes, des épicéas, formes noirâtres qui se découpent seules en pointillés dans l’immensité d’un verre de lait. Et toutes ces fleurs sauvages dont je ne connais que les couleurs. Le village en contrebas n’existe plus pour l’instant, comme tous ces villages enfouis sous l’eau des barrages où nagent encore ce matin, et pour encore longtemps, les souvenirs de gens qui ont laissé derrière eux les pas qui marquaient leur quotidien, les ombres sépia de leurs ancêtres, les songes immobiles des murs des bergeries, le sourire serviable d’une boulangerie, la charité d’une fontaine, les pas de danse des ruisseaux, les ruminements des rousses vaches tarines, les échos de leurs clarines, et le son perdu du frottement des ailes de sauterelles amoureusement noyées dans les lacs artificiels.
Un dense rideau de pluie rompt toute habitude avant que je n’en prenne, m’aidant ainsi à étalonner une millième fois la sensation de mes propres sensations ; m’élever, tel un poisson rouge qui se rendrait compte qu’il y a de l’eau dans son bocal. Je vide seul l’eau de celui dans lequel on attendait que je me noie, avide d’en découvrir ne serait-ce qu’instinctivement les contours indistincts.

Dans nos secondes ultimes de vie, les derniers instants lagunaires d’un cerveau en pleine autarcie laissent-ils apercevoir aussi les frontières inconnues du verre, d’un lac, de l’univers, sans aucune retenue ?


[Intra-Muros] [19]

EXTRACTIONS-QUARANTE-ET-UN

Walter Tevis

Loin du pays natal - Editions Denoël, Présence du futur, 1982


"Séjournant ici, dans les limbes, j’ai découvert que je pouvais revenir apporter des changements à ma vie passée. J’ai calculé qu’il s’est écoulé dix-sept ans depuis le jour de ma mort à Columbus dans l’Ohio. Il y a environ deux ans que j’ai appris à retourner vers différents moments de mon existence pour les rectifier. C’est une tâche difficile, mais gratifiante. Et à quoi d’autre un mort pourrait-il s’occuper ?"

READ DURING WEEK 29&30/06
Les autres extractions du livre, ici.

dimanche, août 20, 2006

PHARMACOLOGIE


Il me demande une nouvelle fois si ‘Monsieur’ souhaite reprendre une cigarette. Le décalage est flagrant entre ses yeux bridés, sa peau sans teint ni couleur vraiment définissables, et son français impeccable de sommelier au Clarion. Mais dans les rêves, j’ai appris à ne plus me poser de questions. Je refuse son offre d’un mouvement explicite de la tête, qu’il copie immédiatement en me souriant. Au bout de ces quelques heures passées ensemble à errer dans Shanghai, je me suis habitué à sa présence épisodique, sans même chercher à comprendre avec quelles rues coïncident ses apparitions. Jamais là pour m’indiquer où trouver l’équivalent d’une pharmacie, toujours là pour m’empoisonner la vie. Au sens propre, comme au sens figuré.
La porte est grande ouverte et la petite vieille semble somnoler, les mains posées sur sa tête, la chevelure longue et grisonnante baignant sur le comptoir rouge vermeil. Son visage est ridé, des marques profondes dont je vous ménagerai la description, que je préfère appeler rides de peur de leur trouver leurs vrais noms ; elle est méconnaissable, même pour l’inconnu que je suis ; sens défiguré. J’ignore si elle s’exprime aussi bien en français que mon porte–cigarettes, resté accroupi devant l’entrée. Je la sais sentir ma présence bien qu’elle garde pour l’instant les yeux fermés. Tous les meubles de la pharmacie sont de ce rouge vermeil qui semble si bien rappeler qu’ici on combat la maladie ; des étagères et des casiers courent sur les murs et disparaissent vers le plafond que je n’arrive pas à distinguer, car deux bandes noires sont venues s’incruster en haut et en bas de mon champ de vision, et mon rêve est désormais sous-titré en polonais. Ou en Hongrois. Ou une langue dans ce goût là. Ce marché privé de la guérison collectionne bon gré mal gré des bocaux au verre opaque et épais, et une nouvelle fois je n’ose m’avouer le nom des formes organiques humides ou desséchées, filandreuses ou grotesquement patatoïdes, immobiles ou animées, moulues ou démoulées, même si les bocaux posés au sol dans l’entrée contiennent à l’évidence des araignées, des rats, des chenilles, des larves grillées, ou encore des pièces de rechange pour corbeaux désemparés. Des serpents. L’œil droit de la vieille ne s’ouvrira jamais. A y repenser maintenant, peut-être était-ce le gauche.
Dans une langue que j’entends pour la première fois, elle semble me dire que mon état a empiré. Elle m’observe et semble admirer sur mon front, mes joues, mes bras, des cicatrices qu’elle seule peut voir –même si je n’ai plus rien à cacher- ; des cicatrices anciennes qui se sont refermées, et des balafres récentes dont l’état ne cesse de se détériorer. Elle pose ses mains sur ces tracés imaginaires, elle qui a le don de projeter sur l’extérieur de mon corps ce qui s’y passe à l’intérieur. Les bocaux disparaissent un a un, il n’en restera bientôt plus aucun. Je lui parle de toi, lui demande des comprimés à base de toi, ou une tisane à tes extraits. Désespéré, je lui montre ta photo que j’ai déchirée dans ton passeport. Elle me sourit, comme pour me laisser comprendre que je ne suis pas le premier. Pas le premier à souffrir de toi. Ou pas le premier à souffrir de ça ? Mes jambes s’affaissent, elle se dirige vers l’arrière boutique et éteint son magasin en effleurant du regard un interrupteur. Dans la fraction qui précède le noir absolu, j’entraperçois, épinglée au mur, une photo de moi.

A quelle heure de ce rêve étais-tu toi aussi passée par là ?


[Intra-Muros] [18]

jeudi, août 17, 2006

EXTRACTIONS-QUARANTE

Antoine Volodine

Des anges mineurs - Fiction & Cie, Editions du Seuil, 1999


"Sophie Gironde S’accostait à moi, rien de funeste ne surgissait, rien ne venait soudain nous séparer avec violence et, tandis que nos respirations s’unissaient, je pouvais sentir, à travers l’étoffe quand il y avait entre nous une épaisseur d’étoffe, la disponibilité de sa peau et même, rendant secondaires les harmonies physiques, la disponibilité de sa mémoire, car nous étions, le temps d’une vacillation, posés à la margelle des mots, ne disant rien et ensemble frissonnant, comme prêts à aller mentalement de l’un à l’autre."

READ DURING WEEK 27&28/06
Les autres extractions du livre, ici.

mercredi, août 16, 2006

PEAU-AIME-(25)

Parle moi des naufrages,
qu'on va faire à nos frais.
Tes soupirs, ton corps sage,
et tes mains apeurées.
De cet amour indolore,
puisqu'il n'a pas commencé.
De la culpabilité,
de la légitimité,
de mes baisers sur tes épaules,
à l'ombre d'un saule. Eploré.

Impassible, la saison sèche se dessine.
Intengible, la morte scène des passés.

Et nos présents,
des futurs proches.
Equidistants, maintenant.


[Question de temps] [Voiker]

SAME-PLAYER-SHOOT-AGAIN


Eté meutrier. Et puis...
Reprise des activités neuro-électro-toxiques ce jour.
Poster. Sans timbre ni trompettes. Juste des textes, des idées.

Souvenirs épars, intenses, précis,
extraits d'un présent déjà si cruellement absent.

Je l'ai vu, le dragon; je me souviens de son parfum, effluves de tulipe bleue.
Dans une chapelle, un piano à queue, Raphael, chanson pour Patrick Dewaere.
Il m'a brûlé. Mes doigts pleuraient.
Flammes qui brûlent et me consument à l'intérieur, à jamais.

A jamais.

dimanche, août 06, 2006

PEAU-AIME-(24)

Parfois quand je respire à fond,
Je sens pointer une douleur.
Peut-être un cancer du poumon
Qui prépare mon heure avant l’heure.

Plaçant une main sur ma poitrine,
Rêvant que ces doigts fussent les tiens,
J’espère encore mais je devine,
Las, qu’il n’en sera jamais rien.

Une insolente lucidité
Plus douloureuse que ma douleur
Dont je hais la rapidité
A détruire l’esquisse du bonheur.

J’effleure le mur peint à la chaux
D’un doigt hésitant, indécis,
Et j’en ressens tous les défauts
Qui me renvoient à qui je suis.

Vivre sans toi ; intempéries.
Mourir sans toi. Instant terrible.
Je ne sais de ces deux tueries
Laquelle sera la plus pénible.

Table blanche, ronde ou carré,
Un dernier petit-déjeuner ;
Je te lirai tous ces poèmes
Qui ont la chance que tu les aimes.

Et tournant la page au matin,
Tu oseras me dire enfin
L’endroit d’où provient ce doux leurre :
De mes poumons ou de mon cœur.

[Douleur] [Voiker]

vendredi, juillet 28, 2006

STAND-BY

Sur le départ, pour un peu plus tard, aujourd'hui. Dans la nuit d'aujourd'hui.
Des vacances au hasard; des lieux, des gens.

Tester l'évidence; reste-t-il des gens capables de sortir de leur château fortifié ? Le monde s'est-il définitivement arrété, les yeux au fond des caddies du supermarché ? Restent-ils des gens capables de ne pas prendre les autoroutes ? Qui sont ceux qui dorment encore dans les hotels en face des gares, une vieille peinture effacée de Dubonnet ou Michelin sur le côté, maquillage d'une vieille artiste dans une salle qui l'a oubliée ?

J'attends beaucoup de moi.
J'essaierai d'être ici et là, je posterai ce que je peux.
Pas une question de temps; une question de choix, laissés aux soleils de l'errance.
Et puis cueillir une tulipe sur le bord de la route, un jour, même en été. Et voir un dragon, en vrai, pour de vrai.

mardi, juillet 25, 2006

DE-GARES-ET-D'ENCENS


Ce qu’il me manque encore parfois aujourd’hui, -puisque l’on finit toujours par ne jamais s’habituer à son absence, à l’absence- c’est l’odeur et les formes, brumeuses et incertaines, de l’encens qui se dégageait de sous le corps monstrueux et puissant des locomotives quand elles envahissaient ou quittaient les gares. Cet encens servait, j’en suis sûr, à abriter certains regards, à en faire naître d’autres, plus fins, des regards pour avouer les émotions du départ, des regards hagards, hachurés de contradictions, de non-dits, de déceptions, début ou fin d’une histoire, l’un s’en va, l’autre s’égare, s’efface lentement, s’enfonce en lui-même. Sur le quai de la gare. Parfois jusque sous la gare.
Je crois en l’existence d’une confrérie secrète qui comprend le cœur de certains irréductibles ; qui s’affaire à faire en sorte que la non ponctualité des trains remplisse ce rôle longtemps tenu par l’encens qui s’échappait des trains, laissant dans les secondes incandescentes, disponibles et incertaines de l’imprécision du temps, la possibilité de se dire encore des choses, ou de s’imaginer se les dire déjà ; des fenêtres intemporelles ouvertes pendant quelques instants encore, qui précédent l’avalanche incontournable des séparations irrémédiables, irrévocables, irréparables ; des retrouvailles irrésistibles, irréversibles, irréelles, et les plus belles, les rencontres irrationnelles. Emergence, dans l’immédiateté, d’un nouveau monde, qui disparaît presque aussitôt dans l’urgence imposée de s’en tenir aux cadences programmées des voies ferrées.
Razant les bordures, certains emmènent en voyage leurs maux, qu’ils trainent en eux, éreintés. Certains se transforment lentement en fardeau au fur et à mesure de leur progression sur le quai. D’autres partent sans raison, s’imaginent partir pour une bonne raison ; arriveront avec une autre. Plus belle. En trouveront d’autres au cours des conversations…D’autres encore reviendront, en silence ; à tord ou à raison. D’autres ne reviennent jamais. Il n’y a pas que les trains qui déraillent. Il y a les gens aussi.
Je suis assis, dans un train immobile ; un wagon désaffecté qui m’emmène vers la permanence du nouveau monde ; toutes ses fenêtres sont brisées. Air frais.



[Intra-Muros] [17]

lundi, juillet 24, 2006

DEFINITION-DE-L'ADVERBE





Eperdument

samedi, juillet 22, 2006

FUTUR-INTERIEUR


Tu sais, -non, tu ne sais pas, c’est juste un effet de style, une manière à moi de me rassurer, parce que c’est moi qui ne sait pas, en fait, tu sais : quand je te parle pendant ces heures, assis si près de toi, que tu m’écoutes, que je lis dans tes yeux des choses qui me font croire que tu comprends, partages, anticipes, voyages, des choses qui ne me font croire en rien du tout en fait, des choses qui me laissent croire, elle est là toute la beauté de tes yeux – tu sais, assis dans les douves avec toi, à relire tous les deux ces lettres qu’on s’écrivait il y a tellement longtemps, il y a un siècle ou deux, je partage avec toi des instants de sensation que je n’ai jamais connus, que personne d’autre en moi n’a jamais connus, que personne d’autre, en dehors de toi et moi, ne connaîtra jamais ; je sais enfin qui je suis, et tes yeux me disent que tu sais qui tu es.
Ce n’est pas le contenu des lettres qui est douloureux à lire, malgré les larmes qui sont encore en train d’y sécher ; c’est notre complicité passée qui s’en dégage, qui voulait dire tout autre chose que de l’amitié. Moi je le savais.
Tu sais, assis dans les douves à relire toutes ces lettres, à regarder ton visage marqué par tout ce temps que nous n’avons pas passé ensemble, je pense à ces hivers où je n’étais pas là, où nous ne savions plus que nous existions l’un et l’autre, et j’ai presque envie de hurler quand au détour d’une phrase, tu me l’écrivais, que je n’étais pas là, que tu t’étais débrouillée. Peut-être le hurlais-tu.
Conditionnel Printemps, plus-que-parfait de l’été, automne du subjonctif, prétérite des hivers passés. Tu sais, assis seul dans les douves, une fois que tu es partie rejoindre ta réalité, j’invente des nouveaux temps pour parler de toi, de nous, et essayer de nous conjuguer. Et puis il y a celui que j’appelle futur intérieur, et c’est pour un temps la seule façon qu’il me reste pour t’exprimer. Tous les verbes sont au présent, mais on ne s’en sert que pour parler de choses qui n’arriveront jamais. Parce que tu as compris trop tard que tu m’aimais. Tu ne me l’as pas dit, je sais – et là c’est un effet de style qui ne va pas pour me rassurer- mais j’ai tellement peur que ce soit ta manière de penser ; ta manière d’éviter de devoir confronter un jour les deux réalités.
J'ai presque envie de me couper les doigts quand je me mets à écrire comme ça.



[Intra-Muros] [16]