lundi, août 28, 2006

ENGLOUTI


Sept heures du matin, 1850 mètres d’altitude. Toute la vallée a disparu, à se demander si elle a jamais existé. Peut-être est-elle chaque matin le fruit de ma propre imagination, peut-être ne s’offre t’elle à moi qu’à partir d’une certaine heure, dématérialisation complète la veille pour se rassembler le lendemain avant les premiers rayons ; mon réveil aux aurores l’a-t-elle pris de vitesse, et est-ce cachée derrière la brume qu’elle réagence fébrile ses molécules comme une danseuse de l’alcazar entre deux levés de rideaux nocturnes ?
Dans la brume matinale, je découvre l’expression incomplète des pins, des sapins, des mélèzes, des épicéas, formes noirâtres qui se découpent seules en pointillés dans l’immensité d’un verre de lait. Et toutes ces fleurs sauvages dont je ne connais que les couleurs. Le village en contrebas n’existe plus pour l’instant, comme tous ces villages enfouis sous l’eau des barrages où nagent encore ce matin, et pour encore longtemps, les souvenirs de gens qui ont laissé derrière eux les pas qui marquaient leur quotidien, les ombres sépia de leurs ancêtres, les songes immobiles des murs des bergeries, le sourire serviable d’une boulangerie, la charité d’une fontaine, les pas de danse des ruisseaux, les ruminements des rousses vaches tarines, les échos de leurs clarines, et le son perdu du frottement des ailes de sauterelles amoureusement noyées dans les lacs artificiels.
Un dense rideau de pluie rompt toute habitude avant que je n’en prenne, m’aidant ainsi à étalonner une millième fois la sensation de mes propres sensations ; m’élever, tel un poisson rouge qui se rendrait compte qu’il y a de l’eau dans son bocal. Je vide seul l’eau de celui dans lequel on attendait que je me noie, avide d’en découvrir ne serait-ce qu’instinctivement les contours indistincts.

Dans nos secondes ultimes de vie, les derniers instants lagunaires d’un cerveau en pleine autarcie laissent-ils apercevoir aussi les frontières inconnues du verre, d’un lac, de l’univers, sans aucune retenue ?


[Intra-Muros] [19]

3 commentaires:

if6was a dit…

englouti tu es toi aussi?

quisas-quisas a dit…

J'espère alors ce cerveau en autarcie quand le moment viendra...

Voiker a dit…

If6>> ne sommes-nous pas tous englouti, et combien d'entre nous le savent-ils ? Et combien encore essayent de se "dégloutir" ?

QQ>> Cet espoir en chacun de nous; lente et longue préparation nécessaire néanmoins; ne voit pas dans le noir qui veut...