lundi, décembre 11, 2006

ROUGE-FLAMENCO


D’objets, tant d’objets, qui sécrètent tant de romans silencieux et impubliables, qui emprisonnent tant de passés affectueux ou désaffectés, s’enrichissent de tant d’émotions intimes et sacrées qui tentent parfois de fuguer, incontrôlées, entre le mutisme des yeux et le tremblement des mains de celles et ceux qui les ont chéris, transmis, de mains en mains.

Je n’ai jamais vu le vase rouge dont tu me parlais ce matin, et pourtant, lui, me parle. Le vibrato dans ta voix, expression d’une détresse et d’un abandon infini que tu ressens mais n’oses avouer en m’en parlant. Je ne sais de quel rouge tu me parles, mais je le devine profond de la chaleur et de l’éclat qu’il a sûrement enfouis nostalgiquement au fond de lui quand tu l’as ramené d’Espagne ; un rouge ‘flamenco’, une couleur intense et passionnée, sombre et rayonnante à la fois, ultime. Un vase qui saurait se souvenir des doigts de l’artiste qui le créa, des longues heures qu’ils passèrent à caresser ses rondeurs en faisant varier leur pression, attendant l’instant sublime et éphémère qui marie le plaisir visuel de la forme qui émerge, avec la sensation de cette femme, connue de l’artiste seul, et dont ce dernier trouve subitement et d’instinct l’écho dans ses mains.

Dans une petite rue habillée de tourniquets de cartes postales, de petites filles la glace à la main, de volets à demi-clos s’endormant sur le bâillement des portes, raisonnante du bruit des sandales qui tentent de tirer de son sommeil un nuage imperceptible égaré dans le ciel du bleu, j’imagine le vase sur l’étagère d’un petit magasin, qui s’alourdit un peu plus chaque jour du regard de ceux qui le découvrent, le désirent, le placent et le déplacent, le prennent quelques instants et l’exilent un peu chez eux dans l’anonymat de leur imagination. Ton sourire en le voyant, sa peau, tes doigts, l’envie puis l’adoption.

Cela fait six ou huit saisons que le vase est revenu d’Espagne dans tes bagages. Tu déposes depuis sur lui tes yeux et tes empreintes, il est le témoin involontaire et discret de tes jours. Ton confident peut-être, un ami neutre qui te rappelle, sans se faire ni précieux ni solennel, certains jours heureux. Peut-être te connait-il mieux que moi. Mieux que n’importe qui, peut-être. Mieux que celui avec qui tu l’avais déniché, et qui ne souhaite pas non plus s’en séparer, maintenant que tu pars ; qui ne veut pas se rendre compte combien, par sa présence, ce vase sera un fardeau.

Car ce vase ne voyagera plus jamais, tant la lourdeur que lui seul peut lire sur ton cœur ces jours derniers l’empêchera désormais de danser.




[Intra-Muros] [31]

14 commentaires:

wanchai a dit…

très beau voiker,
il est important que quelqu'un nous attende quelque part et je crois que c'est finalement la seule chose ardemment désirée, être attendu quelque part,
parfois un objet ou un tableau aimé
attend aussi d'être regardé pour exister.

jérôme david a dit…

je suis d'ac, la mélancolie est mère de bien belle chose, une armée dans la nuit rouge-tango, je suis d'ac, bien à toi l'ami, ta mélancolie est mère de bien belles phrases grises et pâles sur fond noir et clair

Voiker a dit…

Wanchai> ... et les objets existent -ils vraiment sans nous... en ce sens, pouvons nous les appréhender dans la totalité de leur existence, ignorant que nous sommes de la manière dont les autres les percoivent et les font vivre en eux au travers de leur souvenir propre. Mon 'existence' d'un objet n'est qu'une fine tranche de vie de cet objet, qui en connait de multiples. Je ne le connaitrais jamais vraiment.

Jedï> plaisir renouvelé de lire tes phrases mélancoliques et nucléairement poétiques...

eden a dit…

Confidence, quand je prends un verre d'eau, je saisi l'objet en pensant à lui, je bois l'eau à travers lui, il y a une réelle proximité entre nous et les choses. Et pourtant, l'exemple du verre d'eau n'a rien de l'objet culte, fétiche. Ces petites choses ont une existence propre à mon sens, elles renferment la mémoire des lieux, faits et gestes qui les auront approchés. Et comme nous, (quoique les musées) un début et une fin matérielle.

Sinon, ça va, j'me soigne ;)

Voiker a dit…

Eden> confidence intime vivement appréciée. J'avais fait une BD au collège, long time ago, en cours d'arts plastiques: il fallait se prendre pour un objet et voir le monde tel que lui pouvait le voir. J'avais choisi d'être un verre...

Existe-t-il des musées pour les humains ? Qui leur permettent de retarder la fin matérielle ?

wanchai a dit…

oui il existe des muses pour les humains .

Voiker a dit…

Wanchai> Réponse bien vue: les musées pour les objets, les muses pour les humains... pour retarder la fin...

Anonyme a dit…

Le bleu-grenade existe-t-il ?
K

Voiker a dit…

K> Il y a bien l'orange-mecanique...

pobox a dit…

j'aime toujours à venir tu sais?

Anonyme a dit…

Une cancerette, un spoutnik et on varite la dévotchka, foi d'Alex !

Voiker a dit…

pobox> Content de te savoir toujours dans les parrages, des lettres égarées plein les poches.

Alex> Je comprends rien à ton message, mais est-ce finalement si important en cette fin d'année...

Anonyme a dit…

Il faut un glossaire, celui de Burgess, le père des couleurs mécaniques. Allez, un petit moloko pour la fin d'année !
K

alex a dit…

?