dimanche, septembre 03, 2006

NARVAL


L’air ambiant, ses bouffées de chaleur matinale, m’avaient entrainé, à demi-somnolent, au-delà des onze heures du matin. J’étais encore assis à la table du petit-déjeuner sur la terrasse, désertée depuis bien longtemps par un couple de touristes hollandais ; servie, desservie puis abandonnée par les propriétaires de ma chambre d’hôtes, partis pour le marché entre deux tintements de cloches du village. La table est blanche et ronde, ou carrée, en fer forgé. Je ne suis que raisonnablement étonné quand une petite escadrille de corbeaux s’y pose, cinq oiseaux noirs formant à sa surface un W parfait. Ou un M, eussé-je été assis de l’autre côté. C’est l’absence de bruit lors de leur atterrissage qui retient mon attention. D’une manière nonchalante, je bascule ma chaise vers l’arrière et, tendant le bras, mime celui qui tourne le bouton d’un transistor pour monter le son. Les claquements d’ailes me parviennent enfin, décalés. Je les regarde un par un, puis les cinq à la fois ; ils sont tous identiques ; peut-être celui du milieu est-il légèrement plus noir ; difficile à voir, difficile à dire. Et difficile à croire.
Alors que je saisis d’une main lente celui du milieu et commence à le soulever, les quatre autres se mettent à me parler de manière simultanée. Leurs voix monocordes s’accordent parfaitement pour me conseiller de prendre enfin mes rêves pour la réalité ; qu’ils ont noté à l’instant que le décalage s’opérait, mais que l’inversion demanderait encore quelques efforts ; que ces efforts doivent œuvrer au détachement irrémédiable de l’inexactitude des autres. Je leur avoue avoir bien conscience que cet été sera meurtrier, crucial, « fatal » tu dirais. Ou glacial : je rêve de partir vers le cercle polaire, me changer en narval, nager sous les glaces avec les épaulards dans une eau purifiée en-dessous des moins deux degrés, oublier la seconde passée et mépriser celle qui vient, me faire harponner par un baleinier et l’entraîner dans les courants marins, avant de finir en pâture aux requins dans le silence bleuté et les ballets sans fin des autres licornes aquatiques.
Je ne t’ai pas entendu arriver ; tu te poses sur une chaise à mes côtés, et entame à voix discrète «invitation au voyage». Une fois la lecture terminée, tu me fais remarquer que mes vêtements sont détrempés.

Les corbeaux se sont volatilisés. Tu me dis que la lettre M, c’est ton mot préféré ; que je saurais jouer du piano, même dans l'eau glacée. C’est ma réalité qui te fait rêver.


[Intra-Muros] [20]

14 commentaires:

if6 a dit…

te revoilà avec un très beau texte,
tu ne perds pas ton temps dans tes rêves,
vraiment bravo.

Voiker a dit…

IF6> Merci à toi. Toujours grand plaisir de savoir tes yeux sur mes lignes. Mes rêves, molécules de ma réalité. Les gens peuvent-ils vraiment comprendre... de quoi est fait la leur... de quoi faire la leur...

if 6 a dit…

c'est pas mal de discuter avec les corbeaux quand même, (dans ton texte ) en réalité c'est + difficile

Voiker a dit…

Peut-être le font-ils, et nous ne comprennons rien... Peut-être pensent-ils d'ailleurs la même chose...

if 6 a dit…

tu construis bien ton monde "d'écriture" voiker, comment fais-tu, as-tu des recettes, le genre de trucs facile à appliquer qui ne demanderait aucun effort? ( pour rire bien sûr.)

Voiker a dit…

Il y a autant de recettes que de gens. Il n'y a donc pas de recette imprimable et diffusable.
Je me pose beaucoup de questions, remet en cause incessamment les evidences (surtout elles...), remede au terrible endormissement de l'Interet. Je donne de la dimension a la realite, je m'arrache pour voir et vivre les choses autrement.
C'est tres fatiguant aussi. Mais je ne pense pas que l'on soit ici pour se reposer...

if 6 a dit…

tu donnes de la dimension à la réalité, c'est ça exactement.

l'albinos tornado a dit…

si, sissi a raison...

rapport à "la fin des temps" d'un auteur japonais, dont j'ai oublié le nom? il y est question de licornes, mais en plus terrestres, Madame A Reyes y avait fait illusion lors de ses heurs altéfortiennes

du coup j'avais moi même fûmé du Narval quelque temps, c'est d'ailleurs comme ça que tu va muter : en combustible cancérigène rougi par le souffle,la bouche et le foyer

ceci est une Saint-Claude

Voiker a dit…

Overseas-Horse> Sacré toi... je me faisais du soucis, une panne d'ordinateur ou une panne de carte de crédit.... mais te revoila !

MURAKAMI ?

metalogos a dit…

Oui Murakami c'est bien à lui que me fait penser ce texte...mais à "la course au mouton sauvage"

Voiker a dit…

Marrant tout ça... [je n'ai jamais lu du Murakami, je suis en train d'essayer de me sourcer l'Elephant s'evapore] ... Ayant vécu assez longtemps au Japon, et lire ici que mon texte ressemble à du Murakami... voudrait dire que je ne suis pas revenu intact du pays of the rising sun... mais je le savais...

if 6 a dit…

oui c'est vrai tiens, murakami,
un peu plus d'espace dans la réalité , écrire c'est ça, le présent élargi par l'imagination, c'est de peter Handke, l'as-tu déjà lu voiker?
un bisou à albinostornado(ah ah)au passage. Tu manques quand tu n'es pas là.

Madison a dit…

Parfois il est des parallèles qui aiment à se croiser à notre insu… savoir les regarder faire lorsqu’ils se jouent de nous, n’est donné qu’à ceux qui croient en leurs rêves… Tes mots sont résonnants là…

Voiker a dit…

La realite est un reve, si l'on sait se donner la liberte de faire ce que l'on veut.

Ce qui est loin de signifier faire n'importe quoi.

Il faut d'abord savoir ce que l'on veut.

La problematique est la.