vendredi, avril 06, 2007

CORVUS


And the Raven, never flitting, still is sitting, still is sitting
On the pallid bust of Pallas just above my chamber door;
And his eyes have all the seeming of a demon's that is dreaming,
And the lamplight o'er him streaming throws his shadow on the floor;
And my soul from out that shadow that lies floating on the floor
Shall be lifted - nevermore!

Edgar Alan Poe




Je lui tiens la fenêtre ouverte, le regard perdu dans les motifs éteints du rideau défraîchi, soucieux de bien faire, apeuré de faillir ; et si cette scène est unique, elle porte en elle l’incroyable parfum de l’habitude, tel qu’on l’eut retrouvé, à la fin du jour, sur le perron d’un hôtel particulier, dans la posture du cocher ouvrant la porte de la calèche, dans son mutisme circonstancier qui scelle au fil des années l’ordre immuable de la déférence et du respect.

Les ailes déployées, selon une trajectoire dont la discrète maîtrise et l’agile précision viennent caresser les âmes sommeillantes des meubles de la pièce comme pour les anoblir, l’oiseau noir-bleuté se pose alors sur la longue table de la salle à manger, avec la tendresse et la précaution innocentes d’un premier baiser. Soudain promus voyageurs des temps, la pièce et ses occupants les plus anciens, de fer, d’ivoire, de bois ou d’argent, laissent rajeunir leur éclat, faisant ravaler aux acquisitions récentes l’arrogance condamnable de leurs formes industrielles et de leur jeunesse insipide. Gienah Corvi, Tso Hea, Algoral, Minkar, Avis Satyra, sur la table, roulant dans le silence, onze billes de nacre prennent position pour dévoiler, étoiles célestes, la constellation du Corbeau.

Son imposante stature surplombe les étoiles, tel un Dieu bienveillant veillant son univers, en surveillant le destin, anonyme et austère ; son plumage brillant laisse scintiller quelques plumes irisées d’un ton bleu-violet suggérant les couleurs que cachent parfois certaines bouteilles oubliées dans le fond des caves. De longues plumes ébouriffées cerclent sa gorge, formant un arrondi sous son bec long et robuste; ses yeux sombres, presque noirs…

Ses yeux sombres, presque noirs, m’invitèrent au départ, sous le couvert d’une confiance que sciemment je lui accordai tant son regard, profond, ne pouvait qu’inciter un homme à l’allégeance et au don de soi. C’est par la fenêtre qu’ensemble nous sortîmes ; je calquai le rythme de mon premier vol sur ses propres battements d’ailes. Je volais, plongé dans la nuit noire, comme une goutte de sang noyée dans un encrier.






[Intra-Muros] [40]

3 commentaires:

if6 a dit…

c'est excellent, vraiment bien, enfin tu sais bien j'aime l'inspiration poétique que les oiseaux transportent sur leurs ailes , leur façon d'arriver à l'improviste dans la vie des humains et de ne rien attendre d'eux,
et la multiplicité des regards que l'on peut porter sur eux
cela me rappelle le héron, bien sûr,
alors
un grand bon jour du héron au corbeau.
biz

Voiker a dit…

IF6> Devient un héron, comme je deviens le corbeau...

if6 a dit…

jouer à l'aile?
http://www.e-hummingbirds.com/