jeudi, septembre 14, 2006

HUGO


C'est au numéro 47 de la Eekhoutstraat, petite rue discrète qui mène au Beffroi de Bruges, que vivrait encore Hugo Van Herck. Beaucoup le prétendent à moitié fou. Tous ceux qui le prétenderont ainsi, aussi. La maison est un peu austère, pignon à gradins du XVIIème siècle ; les briques noircies de la façade s’éclaircissent très légèrement sous les croisées des fenêtres. Son appartement de caractère reproduit très exactement les traits du sien : un subtil arrangement poli par le temps qui associe, sans faute de gout, les formes les plus humbles de la convivialité et de la sobriété. On se sent bien entre ses murs ; combien sauraient vous dire, après quelques heures passées chez lui, quel fut son passé, en eut-il eu un… Hugo savait si bien rester cet inconnu assis à son piano toute la nuit; je veux croire que chaque morceau qu’il jouait pendant la soirée était l’expression même de l’un de ses multiples passés ; qu’il nous racontait des pans entiers de vies en tournant les pages devant lui.
Je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré quelqu’un que je connaisse lors d’une de ces soirées impromptues, proposées aux hasards de la rue, quelques invitations écrites à la main et laissées dans certains bars de lui seul connus ; à une heure donnée, il ouvrait simplement sa porte à ceux qui souhaitaient l’écouter, dans ce chez lui que chacun pouvait si facilement s’approprier. Il jouait de ses doigts jusqu’à plus d’heure, souriait à tous ces inconnus, à toutes ces inconnues, et avait ce don de transformer en mélomane jusqu’à la plus aigrie des âmes perdues. Je me demande encore parfois s’il était artiste ou magicien. Ses notes remplissaient l’air suranné de la pièce comme les bulles peuplant nos flutes de champagne, toujours emplies discrètement par son épouse dans nos moments d’inattention.
Ce que personne ne remarquait, c’est qu’à cette heure de la nuit où demain devient aujourd’hui, Hugo laissait toujours glisser ses doigts sur une gamme ascendante, si bémol mineur harmonique, 5 bémols à la clef, La bécarre. Ce que personne ne remarquait, car les rideaux étaient tirés, c’était ces quelques voisins silencieux et transis qui prenaient place sur l’appui de fenêtre, s’étant absentés de la flèche de métal à laquelle ils passaient leurs journées accrochés, là-haut, au-dessus des façades ; on y retrouvait, invariablement, le Dragon, de la maison du même nom, située un peu plus loin dans la rue ; L’Archer, du 219 sur Gapaardstraat ; le Chien Blessé de la flèche de l’hôtel d’Amsterdam ; L’Ours de l'angle des Halles. Enivrés par les rêveries musicales de Hugo, ils se racontaient ces couples qu’ils ont vu errer près des canaux ; se racontaient leurs murmures ; leurs baisers qui durent.

Jusqu’au matin.


[Intra-Muros] [22]

8 commentaires:

Hunter A Parano a dit…

Salut Cousin

Résumé très rapide du film : Comment réagirais tu si tu recevais un courrier disant que tu as été effacé de la mémoire de X et que tu ne dois plus rentrer en contact avec lui/elle ?

Voilà ;).

On se voit bientôt.

cheval ripolin a dit…

sommes nous des reflets
sommes nous des réflexions

"et maintenant réflechissez les miroirs!" j.rigaut

skam a dit…

"les miroirs et la copulation sont abominables, parce qu’ils multiplient le nombre des hommes."

skam a dit…

Hunter A Parano décrit en quelques mots l'impression que m'a laissé ASD. A croire que Linklater a adapté par accident Coulez mes larmes, dit le policier...

Voiker a dit…

Skam> Je pense que Hunter A Parano fait référence au DVD qu'il m'a envoyé.
Il s'agit du film "Eternal Sunshine of the Spotless Mind" que je n'ai pas encore regardé, donc je ne saurais faire encore aucun commentaire là-dessus...

WhiteHorse> ne manque plus que les alouettes...

if6 a dit…

ah te revoilà! joli texte, avec les baisers qui durent c'est encore mieux!
amitiés

Voiker a dit…

on ne peut rien te cacher, IF6 !
Et toi, les cartons, ca avance ?

if6was a dit…

je reviens bientôt, je ne vous oublie pas , pas encore de connexion dans la nouvelle maison.
@+